“Une brulure dans mon cœur” – la ‘Vie de Mahomet’ à travers les prismes déformants de l’Occident chrétien et postchrétien

M1Les poissons, comment nomment-ils Mahomet ? Un de ses premiers disciples témoigne de comment les différentes créatures lui auraient conféré différents noms. Il aurait ainsi été connu sous le nom d’Abd al-Quddus dans la mer, et d’Abd al-Ghaffar parmi les oiseaux, d’Abd al-Mughis au royaume des insectes et d’Abd al-Rahim chez les djinns.  Parlant de celui qui allait venir après lui, Jésus, selon le Coran, aurait dit :«Son nom est Ahmed ». Les chercheurs qui approfondissent la question historique de Mahomet se demandent même s’il ne s’agirait pas là du nom qu’il aurait effectivement reçu à la naissance. A Delhi, le théologien Abdul-Haqq Dehlavi a répertorié plus de quatre cents noms qui lui aurait été décernés. Au Prophète lui-même on attribue à ce sujet seulement la déclaration suivante : « Je suis le fils unique d’une femme de la tribu Quraysh qui avait pour habitude de manger de la viande séchée ».

Dans Vita Mahumeti, datant de l’an 1100 environ, Embricon de Mayence raconte la vie de Mammutius[1], un magicien qui prêchait une nouvelle doctrine dangereuse et qui aurait piégé ses disciples en faisant passer ses crises d’épilepsie pour des rencontres avec le divin. Embricon ne le localise pas du tout en Arabie, mais dans l’actuelle Libye, qui plus est, deux siècles plus tôt ; mais qu’importe, Mahomet faisait office de repoussoir pour des préoccupations chrétiennes de l’époque, la principale étant la dénonciation de l’hérésie. Mahomet, dans l’imaginaire européen, était le dépositaire des pires hérésies : comme Arius ou Eunome, il pensait que le Christ n’était pas l’égal de Dieu ; tel Sabellius, il rejetait la Trinité ; il était polygame avec les Nicolaïtes, voluptueux comme Cérinthe, et croyait, à l’instar d’une hérésie dont fut accusé Origène, au salut final des démons.

Mahomet aurait prétendument appris toutes ces choses enfant, sous la tutelle d’un moine défroqué. On rapporte ainsi que Mahomet aurait juré qu’il reviendrait d’entre les morts, mais comme la résurrection n’aura finalement pas lieu, ses disciples se seraient ingéniés à placer sa dépouille dans un cercueil en fer entouré par-dessus et par en dessous de puissants aimants, de sorte à produire l’impression qu’il était en perpétuelle lévitation.

Pendant la Réforme, Mahomet serait devenu l’arme fatale de l’Europe dans sa guerre perpétuelle contre elle-même, permettant de stigmatiser les chrétiens infidèles. Pour les polémistes protestants, le Pape était définitivement assimilé à Mahomet, le premier étant Gog et le deuxième Magog[2].  Ces deux figures étant apparues aux alentours de l’an 600 de notre ère, ils sont décrits tantôt en tant qu’Antéchrists jumeaux, tantôt fusionnés en une seule entité gargantuesque. « D’où vient la religion du Pape et de Mahomet ?» se demandait Jean Calvin, dressant un réquisitoire aussi sévère de l’un que de l’autre, notamment pour avoir tous les deux ajouté à la parole des évangiles des innovations malfaisantes. Martin Luther pensait que les Papistes conspiraient pour dissimuler tout savoir relatif à Mahomet, car ils savaient à quel point son Alcoran[3]était en tous points semblable à leur propre déformation du christianisme. Il fit pression en faveur de la sortie d’une édition imprimée du Coran en latin et en écrit lui-même la préface lors de sa parution. Par contre, pour les catholiques, tels Thomas More, Luther était à son tour bel et bien assimilable à Mahomet, de par son iconoclasme et sa luxure, car il s’agissait d’un prêtre qui a pris femme et qui en a appelé au clergé protestant à faire de même. Et puis, s’agissant de Calvin, on trouve dans un almanach catholique une image où figure Satan enfonçant une griffe dans l’épaule du Prophète enturbanné, et l’autre dans celle du Pasteur.

L’apologétique chrétienne dépeignait la vie de Mahomet comme violente et libertine. Enrichie par les nouveaux écrits des voyageurs arrivant de l’Orient, une vision exagérée du sectarisme musulman reflétait ainsi le propre schisme interne du christianisme, depuis la rupture de l’Angleterre avec Rome. Pour George Abbot, archevêque de Canterburry, et son chapelain, Samuel Purchas, le catholicisme revêtait un certain parallèle avec l’islam « persan » ou chiite, alors que le protestantisme s’apparenterait davantage à l’islam « turc » ou sunnite.  On suscita un ennemi juré pour Mahomet, sous le nom de « Mortus Ali », sorte de mutant du gendre du Prophète, Ali, vénéré par les chiites en tant que premier imam. En effet, en 1649, peu de temps après l’exécution de Charles I, est paru la première traduction anglaise du Coran. Les traducteurs royaux avaient prévu de dédicacer le livre au roi, comme Matthew Dimmock l’a noté dans son livre « Mytholgies of the Prophet Muhammad in Early Modern English Culture»[4], mais suite au régicide, ils ajoutèrent une préface dans laquelle il campèrent la figure d’un Mahomet assoiffé de sang et de pouvoir, afin de souligner indirectement leur désapprobation de la décapitation du roi Charles. Pour les royalistes, Cromwell, c’était Mahomet. John Milton et les autres parlementaires rétorquèrent en assimilant Charles au Prophète. Tous ceux qui « idolâtraient le roi » en tant que martyr, étaient coupables, écrivit Milton, d’avoir « détourné le modèle de Mecha[5] ».

Mahomet faisait donc figure d’hérésiarque polyvalent. Mais il connut ensuite dans l’esprit des Européens une déclinaison bien pire, celle d’imposteur : il est possible pour un hérétique d’être convaincu de sa propre vertu, mais un imposteur trompe délibérément son monde. En 1697, l’ecclésiastique Humphrey Prideaux publia un mince volume sous le titre « The True Nature of Imposture fully display’d in the life of Mahomet, with a Discourse Annex’d for the Vindication of Christianity from the Charge of Imposture[6]». Le Mahomet de Prideaux se présente comme un opportuniste doublé d’un manipulateur qui prétendrait converser avec les anges, collectionnerait les épouses pour renforcer ses alliances tribales, et userait de l’épée pour diffuser l’Alcoran, et ce serait là « où réside sa plus grande supercherie ». Les véritables cibles de l’ouvrage de Prideaux étaient les Déistes, les Sociniens, les Quakers et tous les autres Chrétiens qui niaient la doctrine de la Trinité. Prideaux croyait que Mahomet et le pape avaient été envoyés sur terre comme châtiment pour punir une période de conflits internes de l’Eglise et craignait l’émergence prochaine d’un nouvel avatar mahométan. Il faisait ainsi l’inventaire imaginaire de la « fiction extravagante » du Prophète : « Mahomet n’a-t-il pas prétendu avoir rencontré durant un voyage nocturne au paradis, un poulet géant paré d’un collier de perles et puis ensuite l’ange de la mort, une apparition tellement gigantesque que ses yeux étaient éloignés l’un de l’autre d’une distance équivalant à soixante-dix milles jours de voyage ?».

L’ouvrage de Prideaux fut un best-seller, et allait demeurer la biographie officielle de Mahomet, aussi bien de langue anglaise qu’en français durant plus de cent ans. Il eût même par la suite une sorte d’étrange seconde vie aux Etats-Unis. Après l’emprisonnement de Matthew Lyon, membre du Congrès à la tête d’une entreprise de presse, lors des controverses suscitées autour de la Sedition Act de 1798 du président John Adams – une loi interdisant toute critique du gouvernement aux citoyens - le fils de celui-ci, James Lyon, entreprit de rééditer la dite biographie. Sans surprise, il sucra les passages sur les Déistes et les Sociniens pour ne retenir dans cette supposée biographie du Prophète, qu’une vision critique de l’abus du pouvoir et de la répression de toute opposition – enguirlandant Adams comme le dernier représentant d’un long lignage mahométan.

« Nous avons choisi Mahomet, non pas comme le plus éminent des prophètes, mais comme celui dont nous sommes le plus libres de parler » soutient à son tour Thomas Carlyle dans une conférence de 1840, intitulée « Héros et prophètes ». Cela parce qu’ « aucun d’entre nous ne court le moindre risque de devenir mahométan ». Renversant l’image de l’imposteur, Carlyle souligne plutôt la sincérité et le génie de Mahomet « un impétueux tourbillon de vie surgissant du sein de la nature elle-même » pour étayer sa conception que le Grand Homme est le premier moteur de l’histoire. Quelques années plus tard, l’orientaliste juif allemand Gustave Weil publia une biographie universitaire de Mahomet, en partie pour faire accepter sa propre promotion d’un judaïsme réformé et rationaliste. Pendant ce temps, de nombreux ouvrages et articles continuèrent à attaquer Joseph Smith, le fondateur de l’Eglise Mormone, en tant que « Mahomet » de l’Amérique, le dépeignant comme entouré d’un harem et chevauchant des chameaux dans le désert de l’Utah.

M3La version européenne la plus récente du personnage de Mahomet fait la cible des caricaturistes dont le travail est perçu comme un symbole de la liberté d’expression et du droit au blasphème. Beaucoup d’encre a coulé autour de la question de l’interdiction de représenter Mahomet, mais l’histoire de la manipulation de cette image et de celle de la vie de Mahomet elle-même reste largement méconnue. L’ouvrage de Kecia Ali « The Lives of Muhammad[7] » a pour ambition de retracer cette longue généalogie et étudie comment celle-ci a été assimilée, recyclée et remaniée au fil de nombreuses biographies écrites cette fois-ci par des musulmans eux-mêmes depuis le XIXème siècle jusqu’à nos jours. Elle tente de déceler la raison pour laquelle les biographes musulmans modernes, tout en se défendant de toute influence de ces textes violents produits dans le passé, s’en inspirent en fait largement, ce qui leur permet notamment de retracer les contours de leur propre vision du Prophète.

Les « historiens » européens en question n’imaginaient probablement pas que leurs écrits finiraient entre les mains de « mahométans ». Mais alors que de vastes régions du monde arabo-musulman passaient sous domination européenne, les musulmans se penchaient sur ces versions de Mahomet pour tenter de comprendre comment ils pouvaient être perçus eux-mêmes. En revanche, au même moment, les colonisateurs se mirent à étudier la vie du Prophète afin de mieux appréhender leurs sujets. Comment expliquer autrement le fait que, pour eux, les musulmans vivaient de toute évidence encore au VIIème siècle, alors que les chrétiens étaient entrés dans l’exaltante modernité du XIXème siècle ?  Les missionnaires mêmes écrivirent de nouvelles biographies de Mahomet tout en gardant à l’esprit qu’ils auraient un public musulman.

En 1858, les premiers volumes de l’œuvre colossale de l’orientaliste écossais Sir William Muir, administrateur colonial des provinces du Nord Ouest de l’Inde, intitulée « Life of Mahomet from Original Sources »[8], commencèrent à paraître. Muir s’inspira de l’hagiographe du VIIIème siècle, Ibn Ishaq, des écrits de l’érudit perse al-Tabari, et des biographes du IXème siècle, Ibn al-Waqidi et Ibn Sa’d, les éminents auteurs de la Sira, le mode de narration canonique de la vie du Prophète. Malgré l’attention que Muir a pu porter aux sources primaires, le Mahomet qui émerge six cents pages plus tard ressemble toujours plutôt à la figure infâme que l’on connait. Muir conclut en disant : « Le Mal absolu découle de la foi », énumérant à la suite la polygamie, l’esclavage et le divorce. Deux des quatre volumes furent publiés juste après la Grande Mutinerie qui le contraignit à se réfugier dans le fort d’Agra. Bien qu’elle fut déclenchée pour des raisons aussi complexes que diverses, la presse britannique accusa sévèrement le fanatisme mahométan d’en être le principal responsable. Les administrateurs de l’Inde utilisèrent la vie du Prophète, dépeinte comme violent, intolérante et misogyne, pour accréditer l’idée que les musulmans étaient congénitalement incapables de se gouverner.

A l’été 1869, le Moghul Sir Sayed Ahmed Khan consigna dans son journal : « Ces derniers temps, je suis un peu troublé […] Je suis actuellement en train de lire le livre de Muir Sahib … c’est comme une brulure dans mon cœur ». Ahmad Khan, l’un des pères fondateurs du modernisme musulman, qui tenta de réconcilier l’islam avec les notions européennes de la science, du sécularisme et du progrès, entreprit également de rédiger sa propre biographie du Prophète. Déterminé à cerner les passages authentiques et faisant autorité, ainsi qu’à discréditer le reste, il aborde tous les sujets, depuis le traitement accordé par le Prophète à ses femmes, jusqu’à sa supposée épilepsie, qu’il attribue à une mauvaise traduction de Prideaux. Le livre suscita d’autres réactions de défense du Prophète en Inde, au premier rang desquelles « The Spirit of Islam[9]» (1873) de Syed Amir Ali. Le Mahomet de Amir Ali était un époux dévoué et un héros qui se donnait pour mission de revendiquer la réforme de l’intérieur de la nation, un idéologue qui a répandu partout une doctrine de liberté et d’égalité.

Les premiers biographes de Mahomet étant ses compagnons et non des critiques, chaque bribe de la vie du Prophète était à la fois porteuse de sens et de sacralité. Par conséquent, des anecdotes contradictoires peuvent parfois coexister au sein d’un même texte. On apprend d’Ibn Ishaq que lorsque Mahomet était enfant, deux hommes en robe blanche l’ont soudainement plaqué à terre, ont ouvert sa poitrine et ont extrait de son cœur une tache noire, qu’ils ont ensuite lavée avec de la neige provenant d’un bol d’or avant de remettre le cœur en place et de le recoudre. Ailleurs dans le même texte, cependant, ce ne sont pas des hommes mais des grues qui déposent des becquées d’eau glacée dans sa poitrine. Parfois, des passages négatifs se glissent dans ces récits, comme les fameux « versets sataniques » que l’on trouve chez al-Waqidi et al-Tabari : Mahomet aurait déclaré reconnaitre les pouvoirs de trois divinités mecquoises (il aurait même sacrifié un agneau à l’une d’entre elles), une erreur qu’il se serait empressé de corriger, après avoir été réprimandé par l’ange Gabriel. Afin de déterminer ce qui était fiable, selon Ali, Muir avait décidé que si une histoire apparaissant dans les sources classiques se révélait être peu flatteuse, alors elle avait des chances d’être vraie : autrement pourquoi aurait-elle été incluse ? L’insulte tenait lieu d’indice d’authenticité. Prenant soin de renverser la pratique de Muir, poursuit Ali, Ahmad Khan pensait que si des chrétiens avaient écrit sur Mahomet quelque chose d’agréable, cela devait en effet être authentique : sinon pourquoi se seraient-ils donnés le mal de l’écrire ? L’emploi d’un langage flatteur par son adversaire serait donc un indice d’exactitude.

Ahmad Khan fait appel à Carlyle et à Edward Gibbon (pour le moins ambivalent quant au Prophète) dans sa riposte contre Muir. Ainsi qu’Ali le décrit, il n’est pas inhabituel chez les biographes indiens de cette génération de prêter à des auteurs européens une postérité surprenante. Kecia Ali établit une survivance de tels concepts non musulmans deux siècles plus tard dans des ouvrages écrits par des apologues musulmans et ciblant un lectorat musulman, comme l’illustre l’opus d’Amir Ali, alors même que ceux-ci visaient explicitement la réfutation des critiques occidentaux. Un tel recyclage ne sape-t-il pas le message même qu’espéraient transmettre les biographes musulmans ? Bien qu’Amir Ali figure parmi les plus célèbres musulmans indiens ayant voulu en remontrer au colonisateur britannique, Kecia Ali souligne qu’il défendait les actions militaires de Mahomet en faisant référence à ce qui était à l’époque tenu pour légitime en Europe. Elle écrit : « En effet, accepter l’usage de la force en vue d’améliorations sociales, et interpréter ce succès comme une preuve de la grandeur de ceux qui l’ont exercée, semble tacitement justifier la domination britannique en Inde ». Un autre biographe, Syed M.H. Zaidi, prend la défense de la façon dont le Prophète traitait ses femmes en s’appuyant sur les idées de Prideaux, selon lequel le climat chaud de l’Arabie faisait « murir » les femmes plus vite, tentant d’expliquer ainsi que Mahomet ait épousé Aïcha dès l’âge de six ans. Pour Ali, cela paraît étonnant, dans un ouvrage explicitement conçu comme réfutation des critiques non musulmanes des mariages de Mahomet.

L’Egypte possède sa propre industrie artisanale de biographies prophétiques. En 1911, Muhammad Al-Siba’i traduisit la biographie de Carlyle « On Heroes[10]», et Carlyle devint vite l’écrivain préféré des nationalistes égyptiens. Depuis le début de son occupation de 1882, la Grande-Bretagne avait restreint la formation de parties politiques, mais la religion était perçue comme relevant du domaine de l’irrationnel, et donc il ne fallait point s’y immiscer. Cela a rendu possible pour les égyptiens de conduire d’une activité politique occulte sous le couvert de la religion et, tout comme en Europe, la biographie du Prophète est devenue un moyen d’émettre librement des avis sur le pouvoir tel qu’il devait être. Dès la première moitié du XXème siècle, il semble que tous les grands intellectuels égyptiens aient écrit leur propre version de la vie du Prophète. La plus importante, publiée pour la première fois en arabe en 1933, fut celle de Muhammad Husayn Haykal, romancier et homme politique ayant étudié à la Sorbonne. Son ouvrage « Life of Muhammad[11] » représente le prophète en tant que grand homme d’état, homme politique progressiste, humaniste et chef de famille dévoué. Considéré comme incontournable dans les écoles, l’œuvre de Haykal fut le moyen par lequel des générations d’égyptiens ont appris « dans les faits » la vie du Prophète. Le livre était une tentative d’application de « méthodes scientifiques » à la tradition islamique, afin de retracer un portrait de Mahomet historiquement précis et rationnel, à même ainsi de pouvoir réfuter les diffamations impérialistes. Pour Ali, cela montre « à quel point les écrits occidentaux et musulmans sont devenus tellement imbriqués les uns dans les autres qu’on ne peut plus parler d’influence ou de réaction, mais bien plutôt d’interactions et de mélanges … Haykal emprunte sa structure, son intrigue, ses thèmes – et parfois des phrases entières - à ses sources ». Bien que son but fut de discréditer les biographes orientalistes, il « récupère des textes du début de la période islamique via la médiation de ces mêmes biographies orientalistes » - en particulier Muir, qui sert de « faire-valoir et de ressource », mais également Prideaux, dont les idées ont imprégné depuis le début les apologues musulmans.

Alors qu’Ali porte une attention particulière aux contradictions et aux raccourcis de ces derniers, elle semble moins se passionner pour la question la plus intéressante, soit ce qui a pu permettre à ces textes d’être aussi convaincants aux yeux de leurs nombreux lecteurs. Ce qui parait être leur faiblesse constitue peut-être en fait surtout une force. Ahmad Khan a avancé des arguments audacieux, non mentionnés par Ali, qui semblaient radicaux pour l’époque, mais qui allaient un jour devenir banals parmi les musulmans. Dans ses « Essays », il approfondit la tradition catholique de l’assimilation de Luther à Mahomet, en soutenant que c’était en fait bel et bien le Prophète qui déclencha la Réforme Protestante. Ailleurs, comme l’a observé l’historien Faisal Dejvi, il écrivit que la modernité advint deux fois : premièrement avec Mahomet au VIIème siècle, pour ensuite être oubliée par les musulmans eux-mêmes, jusqu’à sa redécouverte 1300 ans plus tard en Europe (la longue période intermédiaire étant désignée sous le nom de « tradition »). Cette idée semble anachronique ou même quelque peu désespérée, mais comme l’écrit Faisal Devji, en concevant la modernité comme produit de l’islam, et même en tant que sa contemporaine, Ahmad Khan refuse les termes d’un débat européen qui cherche constamment, soit à les opposer, soit à les réconcilier.

On retrouve une alchimie similaire dans la traduction de « On Heroes » de Carlyle faite par al-Sibaï. Une fois traduit en arabe, les propos du Sheikh Carlyle prennent une tournure toute autre. Comme le décrit Shaden Tageldin dans Disarming Words : Empire and the Seductions of Translation in Egypt, al Sibaï met de côté tous les éléments qui ne lui conviennent pas, à l’instar de l’expression « insupportable stupidité » appliquée par Carlyle au Coran, ou l’idée que ce dernier (le Coran) résultait de « l’agitation d’une grande et grossière âme humaine », et ce alors que Carlyle salue en Mahomet une « lampe vivifiante ».  Le Carlyle de Sibaï suggère même que l’Europe deviendra un jour moderne par la reconnaissance de la prophétie de Mahomet. Pour ce qui est de l’originalité, Carlyle avait prédit qu’un jour Shakespeare prendrait la place de Mahomet, et que la littérature finirait par supplanter partout la religion. Dans la traduction de Al Sibaï, Shakespeare devient « la Kaaba vers laquelle les têtes (des britanniques) se tournent ». Pour les lecteurs, la version arabe des écrits de Carlyle n’était en rien moins « authentique » que l’originale - ce souci de l’authenticité est d’ailleurs avant tout le nôtre. C’est ainsi que Life of Muhammad de Haykal a été célébrée comme un retour à l’authenticité, un poète la qualifiant même « d’écho de la révélation divine d’un nouveau genre »

Le 11 septembre 1893 à Chicago, une cloche sonna dix fois, une fois pour chacune des dix « religions mondiales », marquant ainsi l’ouverture du Parlement Mondial des Religions. A la fin du XIXesiècle les universitaires mettent au point une nouvelle classification des croyances religieuses. Les religions diffèrent en termes de contenu, mais correspondent en réalité au même modèle : elles avaient une Bible, un extraordinaire fondateur historique, et des lieux de culte, entre autres éléments. Le mot « islam » qui n’apparaît que de manière épisodique dans le Coran et les textes prémodernes, émerge en tant que nouvelle catégorie subsumant de nombreux groupes religieux, doctrines et pratiques sous la bannière d’une foi oecuménique unique. C’est cette même idée qu’Ameer Ali a à l’esprit lorsqu’il intitule sa biographie du Prophète The Spirit of Islam[12]. N’importe qui peut s’exprimer au nom de cet islam nouveau : c’est d’ailleurs un américain converti qui représenta les Musulmans au même Parlement (des religions) de Chicago. L’islam avait ainsi été désamarré des pouvoirs, califes et clercs, mystiques et rois, qui l’avaient incarné pendant des siècles. L’autorité des leaders locaux dépérissant, on accorde davantage d’importance à la figure du Prophète. Dans la mesure où il n’est le père d’aucun homme (on dit que ses trois fils sont morts en bas age), Mahomet devient du coup le père d’une religion planétaire.

Comme le souligne Kecia Ali, dans les récits modernes, la plupart des acteurs de l’histoire de la naissance de l’islam disparaissent. Les premiers biographes du Prophète relatèrent les vies des compagnons de Mahomet, des premiers califes ainsi que des prophètes de l’Ancien Testament en prenant soin de remonter jusqu’à Adam. Ils écrivirent également que jusqu’au soir où il fut conçu, un faisceau lumineux jaillissait du front de son père, Abdullah, et puis ensuite irradia sa mère, Amina. De nos jours, les parents de Mahomet ont été remisés dans les placards de l’histoire. D’autres personnages ont également disparu : le beau-fils du Prophète, par exemple, ou l’immense poisson Zalmusa, dont on dit qu’il était capable de porter la terre entière sur son dos. Le jour de la naissance du Prophète, Zalmusa manifesta sa joie de manière si incontrôlable que la terre faillit s’écrouler.

Depuis le 11 septembre, on dépeint Mahomet de manière très diverse et variée. Kecia Ali relève quelques descriptions : il est tantôt un terroriste chez Jerry Falwell, un maitre spirituel du développement personnel chez Deepak Chopra, ou alors un Super Leader Super Manager comme le suggère le titre d’une récente biographie parue en Indonésie. Chaque personne qui narre la vie de Mahomet semble avoir sa propre vision du personnage, et à ce titre Kecia Ali ne fait pas exception. Elle consacre près de cinquante pages à la question de l’âge d’Aicha lorsqu’elle épousa Mahomet, prenant soin d’écarter toute image d’un Prophète « pédophile », et orientant plutôt le débat vers la question de la polygamie et du rapport qu’il entretenait avec les femmes. Il est évident qu’elle a voulu décrire Mahomet de sorte qu’il n’entre pas en contradiction avec sa position féministe à elle.  Ces quelques pages se lisent finalement un peu comme les écrits apologétiques qu’elle tente de synthétiser. Kecia Ali opte pour une approche généalogique, partant à la recherche de l’origine des idées, passant au crible le vocabulaire, mettant bien en relief ce qui est « occidental » en le distinguant de ce qui est musulman, ce qui peut paraître quelque peu stérile. Comme elle l’écrit elle-même, au vingtième siècle, toutes ces traditions s’interpénètrent, et donc tenter d’y séparer le bon grain de l’ivraie semble totalement dénué de sens.

Selon Kecia Ali, « une grande partie de la pensée musulmane a été totalement désacralisée. Sous prétexte de réconcilier l’islam avec la science moderne et la rationalité, les  modernistes musulmans dépouillent l’histoire de Mahomet de sa dimension surnaturelle. Nous n’arrivons cependant pas à savoir si elle déplore ou non cette perte. Toujours selon elle, « L’islam moderne est de tradition profondément protestante », en d’autres termes, il incarne un rapport particulier à l’autorité, aux textes et donc à la pratique. Cependant, les textes que Kecia Ali choisit de lire sont déterminants pour la version de l’islam vers laquelle elle s’oriente. Bien qu’elle conçoive son ouvrage comme une vaste investigation itinérante, elle se sent obligée de se dédouaner d’avoir dû faire des « choix d’auteur » et de n’avoir pas tenu compte de pans entiers du globe. Elle présente la vie de Mahomet à partir des récits de figures canoniques de l’islam moderne : les réformateurs sunnites qui rationnalisèrent consciemment leur foi et ce, à l’encontre de multiples impulsions mystiques.

Mais au delà des limites du tableau dressé par Ali, les récits de la Vie de Mahomet prirent des directions plutôt différentes. Il y a l’histoire d’un moine chrétien, Bahira, qui de la fenêtre de sa cellule aperçut une caravane s’approchant au loin. Le ciel était dégagé, pourtant un petit nuage suivait le convoi. Alors que la caravane s’approchait, Bahira remarqua que le nuage abritait soigneusement un petit garçon du soleil du désert. Il demanda à rencontrer l’enfant, et, selon les versions, il a vu le sceau de la prophétie entre les épaules du petit garçon, ou alors il laissa filer le petit Mahomet avec cette vile hérésie qu’on lui connaît depuis. A partir du début des années 1990,  c’est un portrait  du Prophète enfant très dévotionnel qui commence à circuler en Iran sur les affiches et les portes clés. Il y est dépeint comme un beau petit garçon, souriant et portant un turban, avec une épaule dénudée et des fleurs derrière l’oreille. La légende dit que ce portrait aurait été peint par Bahira lui-même, et que l’original aurait été retrouvé entreposé dans un musée.  Il est plutôt commun de tomber sur le portrait de Bahira dans les bazars de Téhéran. Il a ensuite voyagé jusqu’à Dakar, ou il a été repéré chez les Mourides, une importante confrérie soufie du Sénégal. Aujourd’hui il refait même surface chez les immigrés sénégalais de Harlem. On le trouve en vente sous forme d’image lenticulaire; le portrait de Mahomet en tant que garconnet est metamorphosé en un tournemain en portait d'Amadou Bamba, activiste anticolonialiste et fondateur de la confrérie Mouride, comme pour signifier que le garçonnet arabe avait grandi pour devenir le dirigeant de l’Afrique de l’ouest que l'on sait.

Mais il s’avère en réalité que l’image provenait d’une série de photographies homoérotiques d’enfants berbères, prises vers 1904 par l’orientaliste Rudolf Frantz Lenhert en Tunisie.

Elles avaient été publiées dans National Geographic en 1914 pour illustrer un article sur la vie quotidienne en Afrique de Nord, en évoquant en même temps le débat sur la maturité précoce des femmes arabes (photographiées seins-nus). Le fait que cette forme manifeste de ‘sexploitation’ du XXème siècle puisse s’être muée en forme d’art religieux fictivement datée du VIème siècle représente un miracle typiquement moderne, une idée qui n’a cependant pas sa place dans le récit de Kecia Ali. Mais cela suggère une possible voiede sortie du canon, une voie de passage par-delà les discours de l’apologie et de la prohibition, vers les mondes de l’inattendu, du fortuit, de ce qui est toujours sacré, mais surtout nouveau. Et si le fils d’une femme de la tribu Quraych a pu être parfois tourné en dérision, il est tout de même réconfortant de voir que le mécanisme peut aussi fonctionner dans le sens inverse, faisant la démonstration de la résilience du sacré. 

Notes


[1] Nom donné à Mahomet par Embricon de Mayence

[2] Figure apocalyptique, représentation du Mal

[3] Troisième traduction du Coran de l’arabe au français par André du Ryer en 1647

[4] Mythologies du prophète Mahomet dans la culture anglaise du début de la modernité

[5] “La Mecque” selon l’orthographe de l’époque

[6] « La véritable nature de l’imposture mise en évidence à travers la vie de Mahomet, accompagné d’un plaidoyer pour la préservation de la Chrétienté de toute forme d’imposture »

[7] “Les vies de Mahomet”

[8] « La vie de Mahomet à partir des sources originelles » 

[9] “L’Esprit de l’islam”

[10] CARLYLE Thomas, On heroes, Hero-worship, and the heroic in History, James Fraser, London, 1841

[11] « La vie de Mahomet »

[12] « L’esprit de l’islam »

Source: http://www.lrb.co.uk/v37/n20/anna-della-subin/it-has-burned-my-heart

*Voir ci dessous le Dossier WRW en cours de construction 'Dialogues interreligieux Occident-Orient':

> Christiaismen celte, christianisme oriental, Islam: la "Egyptian connection", de William Dalrymple

>> Marco Polo, héros de l'interculturalité de Colin Thubron

>> "Cet Imposteur nommé Bouddha..." de Eliot Weinburger

 

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