« Cet imposteur nommé Bouddha », un épisode désopilant de l'histoire du dialogue interreligieux (Partie I)

Bouddha 1Aristide, défenseur des chrétiens, déclara à Hadrien en l'an 125 de notre ère, lors des célébrations d'Eleusis, que le monde était en fait divisé entre les Grecs (y compris les Égyptiens et les Chaldéens), les juifs, les chrétiens et les barbares. L'arrivée de l'Islam dans l’Occident chrétien transforma cette partition du monde jusqu'alors établie, en une nouvelle taxinomie qui demeura en place plus d'un millénaire, se divisant en quatre groupes elle aussi  : juifs, chrétiens,  mahométans  et « idolâtres ». L’idolâtrie faisant vraisemblablement référence à toute personne non blanche, des Aztèques aux taoïstes ; mais aussi durant les Croisades aux mahométans eux-mêmes et ce, malgré leur doctrine iconoclaste condamnant explicitement les représentations de Dieu ou du Prophète (la chanson de Roland les caricature en adorateurs de toute une ménagerie d’idoles, parmi lesquelles Apollon et Lucifer). Les chrétiens quant à eux étaient, bien sûr, exempts de toute accusation d’idolâtrie. Les extravagances architecturales de leur monde à la Disney pouvaient bien être emplies d’images exaltantes et colorées, terrifiantes ou apaisantes, de Jésus, de Marie et des saints, ce n’étaient point là, comme ils l’expliquaient, des objets de valeur, mais de simples supports didactiques pour les illettrés. Ce n’étaient pas à des idoles que les fidèles adressaient leurs prières et pour lesquelles ils allumaient des cierges, mais de simples dessins pédagogiques.

Lorsque ceux qui vénéraient l’image d’un homme torturé arrivèrent en Asie du Sud et de l’Est, ils furent confrontés à la sacralité de l’image d’un dieu assis, les jambes croisées en position du lotus, les yeux clos, un demi-sourire se dessinant sur ses lèvres. N'ayant qu'une mince idée de qui il pouvait étre, ou de ce qu'il représentait, ils partageaient néanmoins la certitude qu'il ne pouvait s'agir que d'une créature maléfique venant de l'enfer,  un imposteur, un monstre. Pour Leibniz, qui percevait la Chine comme étant la civilisation la plus rationnelle qui soit, cette « maudite idole » avait été la cause de sa perversion.

La classification en tant qu'« idolâtre », comme toute autre appellation péjorative (dernièrement « terroriste ») n’encourage guère à l'analyse plus poussée. En Inde, cette figure n’était qu’une divinité de plus parmi une foule de dieux-singes, dieux à têtes d’éléphants, de femmes et d’hommes bleus à quatre bras. De plus, on ne la découvrait que dans des temples abandonnés ou des sanctuaires oubliés. Le bouddhisme s’était en effet éteint en Inde des siècles auparavant, et même les savants autochtones, les brahmanes, connaissaient peu Bouddha, si ce n'est par son absorption dans l'hindouisme en tant qu’avatar de Vishnou. Partout ailleurs en Asie le culte fleurissait mais les Occidentaux ne se rendaient pas compte qu’il s’agissait de la même religion. Ne comprenant pas les différentes appellations locales de tous ces dieux : Baouth ou Budu, Xaca ou Sciacchia Thubba (pour les Sakyamuni), Sommona –Codom (pour les Thaïs) - Fo (pour les Chinois) Sagomani Borcan (pour les Mongols), parmi des centaines d’autres…avant de découvrir progressivement qu'il n’y en avait que très peu, un seul et même, et qu’il n'était pas du tout un dieu mais un simple personnage historique fait de chair et d'os. Le chemin vers la vérité fut long, parsemé d’usurpateurs, de semi-vérités et d’hypothèses rocambolesques. Ainsi, bien qu'il fut mentionné dès le troisième siècle par Saint Clément d’Alexandrie, le mot Bouddha ne fut introduit dans le dictionnaire anglais qu'en 1801. Il fallut encore attendre quelques décennies pour en avoir la définition standardisée que nous lui attribuons aujourd’hui.

Face à cette étrangeté, les chrétiens se concentrèrent sur les aspects qui leur étaient les plus familiers, concluant inévitablement qu’ils n’étaient qu’une distorsion de la vérité immuable.C'est ainsi que Guy Tachard, un jésuite français du XVIIème siècle, considéra le bouddhisme comme un « monstrueux mélange entre la chrétienté et des fables ridicules ». Tous deux font référence à un paradis et à un enfer (bien que ceux du bouddhisme ne soient ni uniques ni éternels, mais de simples étapes avant la prochaine réincarnation) ; de même, tous les deux reposent sur un corps clérical de moines célibataires, vêtus de robes et recevant l’aumône. Selon la version considérée, Bouddha - tout comme Jésus - est né d’une vierge et les noms japonais de ses parents : Magabonin et Jobon Daï O, ne seraient que des déformations évidentes de ceux de Marie et Joseph. Dans cette même perspective, Matteo Ricci affirmait que les chants de prières bouddhistes résonnaient à la manière de chants grégoriens, citant un certain Tolome, qui ferait sans le savoir référence à l’apôtre Bartholomée. D’autres encore voient en Bouddha la mémoire déformée de l’apôtre Thomas, réputé être parti en Inde après la Résurrection. Tant de similitudes poussèrent même certains à considérer que les bouddhistes seraient en réalité une branche des chrétiens nestoriens, qui, exilés de Constantinople au Vème siècle, auraient fui vers la Perse, et se seraient répandus parmi les Mongols sous la dynastie Tang. Le penseur protestant, Samuel Purchas, décrivait quant à lui les monastères bouddhistes de Ceylan, comme « fastueux, dorés à l’or fin », avec des « saints » dans leurs « chapelles » placées sur des « autels » … « aux vêtements parés d’or et d’argent », de sorte que quiconque serait placé devant pareil spectacle serait d'avis d'y découvrir l'origine du cérémonial des moines occidentaux ».

Francis Xavier, enfin - dont le guide était un Japonais influençable, illettré, recherché pour meurtre, rencontré à Malacca en 1547 - pensa au début que Bouddha n’était pas une idole mais, comme Moïse, avait ordonné la destruction de toutes les idoles au nom du Dieu Unique. Mais deux ans après être arrivé au Japon, Xavier changea d’avis et considéra que Bouddha n'était qu' « une pure incarnation démoniaque». Il se mit alors en tête d’apprendre la vérité aux Japonais, transformant le latin deus en japonais daiusu, lequel vocable sonnait malheureusement comme dai uso, signifiant « gros mensonge ».

De leur côté, les Asiatiques aussi recherchèrent tout d'abord ce qui leur était familier chez ces mystérieux visiteurs. Certains pensaient que les jésuites étaient des moines bouddhistes de l’Inde, mais ils ne comprenaient pas pourquoi ils portaient une image de la Devadatta autour du cou (Devaddatta étant la Némésis néfaste de Bouddha, qui avait essayé de l’assassiner en diverses occasions, pour finir dans le pire des seize puits empalée sur des bambous). Ce qui signifiait sûrement que ces hommes en robes étaient des sortes d’anti-bouddhistes, en termes occidentaux : des satanistes.

Au XVIIème siècle, avec l’ouverture des routes commerciales et l’installation d’Occidentaux en Asie qui se mirent à apprendre les languesautochtones, il fut finalement admis que cette idole était partout la même sur tout le continent. Mais compte tenu de l’a priori selon lequel aucun peuple ancien, de surcroît issu d’une contrée barbare, n’aurait pu créer quoi que ce fut sans l’apport d’intelligences plus avancées – de nos jours attribuées aux Atlantes ou aux extra-terrestres - on ne pouvait pas imaginer que les Asiatiques eussent été capables d’élaborer seuls une religion aussi complexe.  Le bouddhisme devait puiser son origine dans une civilisation avancée bien qu'idolâtre, l’Égypte faisait sans doute l'affaire. Engelbert Kaempfer, un membre imminent de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales pour laquelle il passa des années en Asie, et dont les comptes-rendus influencèrent énormément le XVIIIème siècle, déclara que Bouddha était un prêtre de Memphis, contraint de partir d'Égypte à cause de la conquête perse au milieu du VI ème siècle avant notre ère. Fuyant en Inde il apporta avec lui non seulement la doctrine de la transmutation des âmes, mais aussi les dieux à têtes d’animaux et le caractère sacré des vaches (à l'image du dieu égyptien Apis). Il paraissait d'ailleurs évident au regard des « boucles laineuses » qui ornaient sa tête, que Bouddha était un noir. Plusieurs britanniques résidant en Inde, dont Sir William Jones, le découvreur des racines de la langue indo-européenne, relayèrent une description de Bouddha selon laquelle il « présentait le nez, les lèvres et les cheveux crépus caractéristiques des Africains ». (D’autres croyaient que les boucles de Bouddha n'étaient en fait que des escargots !)... (A suivre).

>Source: London Review of Books, (vol 36), n°17 du 11 septembre 2014.

*Voir ci dessous le Dossier WRW en cours de construction 'Dialogues interreligieux Occident-Orient':

> Christiaismen celte, christianisme oriental, Islam: la "Egyptian connection", de William Dalrymple

>> Marco Polo, héros de l'interculturalité de Colin Thubron

>> "“Une brulure dans mon cœur” – la ‘Vie de Mahomet’ à travers les prismes déformants de l’Occident chrétien et postchrétien