Christianisme celte, christianisme oriental, Islam: la "Egyptian Connection"

kellschirhomonogramThe Lindisfarne Gospels: Society, Spirituality and the Scribe (Les Évangiles de Lindisfarne: Société, Spiritualité et le Scribe) par Michelle P.Brown Presses de l'Université de Toronto, 479 p.

Ritual and the Rood: Liturgical images and the Old English Dream of the Rood Tradition (Le Rite et le Crucifix: Images liturgiques et les poèmes en vieil anglais sur le rêve de la tradition du crucifix) par Éamonn Ó Carragáin British Library/ Presses de l'Université de Toronto, 427 p.

Word and Image: an Introduction to Early Medieval Art (Mot et image: une introduction au premier art médiéval) par William J. Diebold Westview, 160p.

Un jour de l'hiver 1540, les préfets d'Henry VIII chargés de la dissolution des monastères s'emparèrent dans la bibliothèque de la Cathédrale de Durham d'un Évangile de grande taille qu'ils semblèrent avoir apprécié principalement pour sa magnifique reliure couverte de joyaux. La reliure fut arrachée et la carcasse du livre fit son chemin vers Londres.

 

dimmaevangelistLà, elle entra dans la collection de Sir Robert Cotton, grand antiquaire et bibliophile du début du XVIIè siècle, qui nota que c'était vraiment "un fort beau livre". De là, il finit à la nouvelle British Library parmi d'autres grands trésors de Cotton tels que la Magna Carta ou les plus anciennes copies de Beowulf, de La Chronique anglo-saxonne, et de Sire Gauvain et le Chevalier Vert.

Les Évangiles de Lindisfarne sont aujourd'hui reconnus comme l'un des plus importants manuscrits dans le développement de l'art médiéval aussi bien qu'un document crucial pour l'histoire du Christianisme Occidental. Car ces Évangiles sont non seulement une des grandes splendeurs de l'enluminure monastique, mais ils contiennent aussi la plus ancienne traduction connue des Évangiles en langue anglaise.

Cet été, a été annoncé un mouvement de retour de ces Évangiles vieux de 1300 ans dans le nord de l'Angleterre où ils sont justement reconnus comme une des suprêmes réussites artistiques de la région. La British Library a actuellement engagé des négociations pour trouver un lieu dans le nord-est de l'Angleterre - probablement son ancienne lieu d'accueil dans la Cathédrale de Durham -, qui pourrait lui permettre de l'exposer de manière permanente dans la région où il fut illustré et où il naquit d'un mélange de cultures.

kellsrhoIl est certainement vrai que la British Library fait actuellement remarquablement peu de remue-ménage autour du livre. A Dublin, les visiteurs doivent souvent faire la queue pendant plus d'une heure pour voir l'un des autres plus grands chefs-d'œuvre de l'art insulaire, le Livre de Kells, daté du début du IXe siècle. On l'atteint au bout d'une éblouissante exposition occupant six pièces au Trinity College qui replace merveilleusement le livre dans la tradition monastique irlandaise du début du IXè siècle. L'attention prodiguée à ce remarquable manuscrit s'explique en partie par le fait que le Livre de Kells a le statut d'une icône dans la culture irlandaise moderne, et qu'il est considéré comme représentant le plus haut point de l'ancienne civilisation celtique chrétienne que certains ont conçu autrefois - et persistent à concevoir aujourd'hui - comme définissant une certaine vision, ou construction, de l'identité irlandaise.

Par contre, les Évangiles de Lindisfarne - une Évangile en latin un peu plus ancien, enluminé sur Holy Island, au large de la côte de Northumbrie autour de 700 après J.-C., et incontestablement un des plus grands livres d'art du monde - repose actuellement délaissé et presque sans visiteur dans une vitrine d'exposition faiblement éclairée de la British Library, tout près de la gare de King's Cross, ignoré par tous, si ce n'est de temps en temps d'un touriste de passage ayant du temps à tuer avant de prendre son train. Seulement une carte dactylographiée de trois lignes explique l'importance de ce livre. L'ancienne conservatrice attachée aux manuscrits enluminés de la British Library, Michelle Brown, a cependant tenté non sans succès d'attirer sur le livre l'attention qu'il mérite en rédigeant une superbe étude de ce grand chef-d'œuvre, intitulée Les Évangiles de Lindisfarne : Société, Spiritualité et Scribe.

Autant les Évangiles de Lindisfarne que le Livre de Kells furent les produits d'une période formatrice dans l'histoire anglaise et irlandaise, quand trois forces distinctes furent en compétition pour façonner l'art et la culture de la région. La première de ces forces fut les traditions païennes des Angles et des Saxons, hommes des tribus germaniques du nord-ouest de l'Europe qui arrivèrent dans le sud de Bretagne à la suite du retrait des légions romaines au Vè siècle. Ils se sont frayés un chemin vers le nord, en tuant, expulsant, repoussant vers l'ouest les fermiers celtiques bretons qui avaient vécu là depuis des millénaires. Ces nouveaux venus du Continent renommèrent le paysage, les villes et la plupart des rivières avec des mots de leur propre langue de telle manière que seule une poignée de mots bretons pré-anglo-saxons - tels que mattock, brock, bannock - demeurent en anglais moderne.

Nombreux sont les noms de lieux anglo-saxons qui reflètent le grand et composite panthéon des dieux qu'ils adorèrent. Certains de ces dieux rôdent encore dans les prés et les haies de la campagne anglaise : Thurstable et Thundridge dans le Kent sont des échos de Thor, dieu du tonnerre, pendant que Wandsdyke et Wensfield dans le Staffordshire commémorent le culte de Woden. Les noms de ces mêmes dieux sont conservés dans le noms des jours de la semaine: Wednesday est le jour de Woden et Thursday celui de Thor. Même la fête chrétienne de Easter (Pâques) maintient le nom d'une déesse païenne, Eostre, la déesse du printemps et de l'aube.

Comme les anciens Anglo-saxons païens n'avaient pas de livres et étaient souvent en mouvement, leur art fut largement ornemental et non-figuratif, portable et de petite taille. Dans ses productions les plus belles - par exemple, ces magnifiques et complexes fermoirs d'épaule et boucles de ceinture trouvés parmi les offrandes d'une tombe du cimetière païen de Sutton Hoo, datant du début du VIIe siècle - l'art anglo-saxon païen fut fabuleusement complexe et somptueux, fait d'animaux entremêles, d'entrelacs, et de motifs en damier formés de verre, de grenat, d'émail, et - trait particulier de l'art païen saxon - d'or massif. Au temps de l'enluminure des Évangiles de Lindisfarne, autour de 700 après J.-C., ce monde païen était cependant soumis à l'intense pression de deux groupes rivaux de missionnaires chrétiens venus de directions différentes.

Une de ces missions venait des moines celtes d'Irlande qui faisaient leur chemin vers le sud et l'ouest à partir de leur base, l'abbaye d'Iona sur la côte occidentale de l'Écosse. Celle-ci fut édifiée en 563 par un prince irlandais, Saint Colomban, qui fonda des monastères à travers ce qui est maintenant l'Irlande, l'Écosse et le nord de l'Angleterre. Lindisfarne fut fondé par un de ses disciples, Saint Aidan en 635 après J.-C.

À partir du début du Vè siècle, quand les légions romaines abandonnèrent la Grande-Bretagne, le Christianisme, religion impériale, avait en grande partie disparu également, se cramponnant seulement dans quelques communautés isolées d'Irlande et du nord de l'Écosse. Mais parmi les grands mouvements de populations qui balayèrent l'Europe alors que les "barbares" s'emparèrent du pouvoir dans plus de la moitié occidentale de l'Empire, brûlant les monastères et pillant les bibliothèques, la périphérie celte de l'Europe devint par défaut un centre important de la civilisation chrétienne. Pendant prés de cent ans, la Chrétienté occidentale survécut en partie en se cramponnant dans des lieux comme les cimes des rochers battus par la mer de Skellig Michael, sur la houleuse côte sud-ouest de l'Irlande.

Là, les moines celtes apprirent à écrire le latin, et copièrent les manuscrits des anciens auteurs classiques. Ils savourèrent leurs nouvelles traditions de culture écrite et suscitèrent une renaissance de l'enluminure des livres et des commentaires érudits faisant appel aussi bien à Virgile qu'aux sermons de saint Jérôme et aux Vitae Patrum (les Vies des Pères du Désert). Parmi cette floraison de créativité, ils conçurent de nouvelles graphies qui devinrent la forme d'écriture commune dans l'ensemble du Moyen âge, produisirent des objets sacrés complexes, et enluminèrent des Évangiles qui font partie des plus grands chefs-d'œuvre de l'art médiéval. La complexité théologique de ces ouvrages est telle que les chercheurs commencent tout juste à saisir leur réelle sophistication.

Pendant ce temps, une seconde mission, cette fois venue de Rome, était arrivée au siège à Canterbury du royaume du Kent, au sud-est de l'Angleterre, en 567 après J.-C. - vers le moment où le roi guerrier de Sutton Hoo était en train d'être inhumé avec son navire un peu plus loin en remontant la côte est de l'Angleterre. A un moment, les missionnaires romains avaient voulu faire demi-tour - "ils étaient horrifiés à l'idée d'aller vers une nation païenne, fière et barbare" selon Bède le Vénérable (autour de 673-675), un moine du monastère de Jarrow et auteur de L'Histoire Ecclésiastique du Peuple anglais, parfois encore surnommé "le père de l'Histoire anglaise". Mais sous la conduite de saint Augustin de Canterbury, la mission réussit finalement à convertir la maison royale du Kent.
Le pape avait donné aux missionnaires l'ordre d'adapter plutôt que d'interdire les pratiques païennes: "Nous avons mûrement réfléchi aux Anglais" écrivait le pape Grégory le Grand,

et nous sommes arrivés à la conclusion que les temples des idoles parmi ce peuple ne devaient pas être détruits. Les temples doivent être aspergés d'eau bénite, des autels installés en leur sein, et des reliques déposées... De cette manière, nous espérons que le peuple puisse abandonner son erreur, et affluant sans hésiter vers ses recours coutumiers, puisse être amené à connaître et adorer le vrai Dieu.


Comme les Irlandais, ces missionnaires apportèrent également avec eux leur propre, et assez distincte, tradition artistique. Saint Augustin arriva dans le Kent avec "beaucoup de livres" et "approcha le roi en portant... l'image de notre Dieu et Seigneur, peint sur un panneau". Un de ces livres, les Évangiles de saint Augustin, est aujourd'hui dans la bibliothèque du Corpus Christi College à Cambridge, et contient des portraits réalistes des évangélistes dans la tradition illusionniste du classicisme méditerranéen, tradition qui n'avait pas été vue en Grand-Bretagne depuis le départ des Romains. Ce ne pouvait être plus différent des styles d'art décoratif mobiles et complexes produits aussi bien par les Anglo-Saxons et par les moines irlandais.

Le lieu où ces trois courants distincts d'art et de culture - païen anglo-saxon, celte irlandais, et romano-méditerranéen - convergèrent violemment fut le royaume de Northumbrie. C'est là que la fusion, la synthèse, et l'interaction de ces traditions culturelles très différentes produisirent une renaissance extraordinaire, parfois appelée l'Age d'Or de Northumbrie. En matière d'érudition, ce fut une période d'intense activité intellectuelle qui atteint son apogée avec les écrits de Bède le Vénérable. Dans l'art, deux sommets jumeaux de l'excellence furent atteints, d'une part, les Évangiles de Lindisfarne et de l'autre, mais en sculpture, la magnifique croix de Ruthwell.

Ce monument date du début du VIIIe siècle et fait presque cinq mètres de haut. C'est une oeuvre extraordinairement sophistiquée et élégante, sur laquelle diverses textes poétiques et bibliques sont gravés sur des panneaux placés entre des groupes de bas-reliefs très profondément incrustés, ensemble qui constitue le programme iconographique le plus étendu parmi tous les monuments de la même période dans toute Europe. Il a récemment fait l'objet d'un travail très érudit et détaillé, Ritual and the Rood: Liturgical Images and the Old English Poems of the Dream of the Rood Tradition par Éamonn Ó Carragáin (Rituel et crucifix: images liturgiques et anciens poèmes anglais sur le rêve de la tradition du crucifix).

La croix se dresse aujourd'hui dans une petite chapelle du XVIIIe siècle dans un minuscule village reculé dans le sud-ouest de l'Écosse. En tant qu'adolescent ayant grandi en Écosse, je me souviens avoir été emmené pendant les vacances familiales voir cette croix et avoir été ébloui par sa beauté nettement classique. Que faisait-elle là, cette merveille perdue au beau milieu du Galloway rural et ensommeillé ?

La réponse semble être que Ruthwell fut autrefois le foyer d'un monastère que les historiens de l'art ont lié au monastère le plus ‘romanophile' de toute la Northumbrie - Monkwearmouth-Jarrow, demeure du Vénérable Bède. L'abbé du monastère était Benedict Biscop, qui s'était rendu plusieurs fois à Rome, revenant avec des chariots pleins d'icônes byzantines et de vitraux gallo-romainss, ainsi que des ouvriers, peintres, vitriers et un clerc éduqué, Jean l'Archichantre, venu enseigner aux moines anglais comment chanter "selon l'usage romain". De même, les œuvres d'art produites à Jarrow, aussi bien que le soutien qu'il prodigua à la fondation d'autres monastères, démontrent la forte allégeance qui rattachait ce monastère à la tradition romaine.

kellsdecoratedinitialSur le côté de la croix se trouve le motif eucharistique en feuille de vigne, retombant sous le poids de grosses grappes de raisin, symbolisant le sacrifice de la messe et l'Arbre de vie. Tout proche, une représentation, clairement basée sur une icône romano-byzantine, du passage de l'évangile de la guérison de l'aveugle de naissance, symbolique de l'ouverture des yeux du païen ; un peu plus bas, il y a une autre scène montrant Marie Madeleine entrain de laver les pieds du Christ, là encore un symbole de conversion et de repentance.

L'étude récente de Éamonn Ó Carragáin de cette croix montre que la communauté de Ruthwell n'était pas seulement en contact avec le style romain, mais également en harmonie avec les développements les plus récents de la théologie romaine. Ó Carragáin interprète la croix comme la production d'un monastère très bien coté, qui avait prévu que son monument soit un moyen d'éduquer la communauté à la vie monastique en accord avec les délibérations de plusieurs conciles récents de l'Eglise.

Il y a par exemple une insistance particulière sur le culte de la vierge, à l'époque depuis peu encore à la mode, ce que démontrent des images de l'Annonciation et de la Visitation. Il y a également un effort pour montrer la volonté et le courage du Christ, ce qu'illustrent aussi bien les images de la crucifixion qu'un texte poétique soulignant la bravoure du Christ, ce qui représente peut être une réaction contre une hérésie récemment dénoncée qui reniait la pleine humanité de la volonté christique. Ó Carragáin pense que d'autres images et inscriptions de la croix montrent une tentative d'aligner son iconographie sur le nouveau programme liturgique du Vendredi Saint, qui vient de s'imposer à Rome sous le Pape Serge I, dont les innovations liturgiques expliquent également la présence de l'agneau de Dieu.

Mais la tentative de la communauté de Ruthwell pour se relier aux dernières évolutions liturgiques ne se limitait pas aux développements romains. La croix montre un vif intérêt pour le mouvement monastique de l'Égypte copte. Il y a un panneau montrant les deux plus grands Pères du Désert, Saint Paul l'ermite aux côtés de Saint Antoine d'Égypte, le premier moine, rompant le pain dans une grotte. De même, sur le devant de la croix se trouve un portrait du Christ que Ernst Kitzinger a comparé à un panneau dans le monastère Sainte Catherine dans le Sinaï. Le Christ est montré recevant la soumission des animaux de la terre dans le désert, comme l'indique l'inscription : bestiae et dracones cognoverunt in deserto salvatorem mundi - les animaux et les dragons connurent au désert le Sauveur du Monde.

kellschristenthronedMais la décoration de la croix est aussi profondément enracinée dans la culture anglo-saxonne locale. Cela ne se perçoit pas tant en ce qui concerne le style, qui est sans ambiguïté basé sur un modèle méditerranéen, qu'à travers les poèmes gravés entre les panneaux, alignés sur la colonne. En hauteur sur la face frontale de la croix se trouve une image du Christ. Mais il n'est pas montré autant comme le Serviteur souffrant, qu'en héros, grand, bien bâti, vêtu d'une toge, recevant la soumission. Pour rendre tout cela explicite, le côté de la croix porte inscription d'un poème anglo-saxon anonyme, "Le rêve du Crucifix", dont la seule copie complète est un manuscrit se trouvant actuellement dans la bibliothèque d'une cathédrale italienne. Le poème, généralement considéré comme le plus merveilleux court poème en vieil anglais, est narré du point de vue de la croix sur laquelle le Christ serait crucifié. Pour le poète, la mort sous la torture du Christ n'était pas quelque chose d'humiliant, mais bien plutôt un acte d'héroïsme épique, comme les souffrances supportées par Beowulf pour libérer le monde du Mal :

Je vis le Seigneur de l'Humanité
Se hâter avec bravoure pour monter sur moi
Puis le jeune guerrier, le Dieu tout puissant,
Se dévêtit seul, ferme et sans fléchir. Il monta
À la croix, brave parmi les braves, pour racheter les hommes...
Je fus levée comme croix, je supportais le puissant Roi,
Seigneur du Ciel...

Comme l'image du Christ recevant la soumission des bêtes, le poème est une célébration du Christ victorieux. Le Christ, en jeune guerrier, monte à la croix parce qu'il l'a choisi, tout en gardant le contrôle de la situation. Lorsqu'il est descendu de croix, ses hommes entourent leur chef tombé, qui repose là "épuisé après le combat". À la place des disciples apeurés de l'évangile, "le rêve du crucifix" les réinvente en compagnons courageux, comitates, qui suivraient leur seigneur jusqu'à sa mort. Le poème s'achève sur les vassaux fidéles du Christ assis à un banquet : le paradis se transforme en une sorte de Valhalla semi-chrétien, une salle anglo-saxonne où l'on boit l'hydromel paradisiaque "où les enfants de Dieu sont assis à la fête dans une éternelle félicité."

A la différence de la croix de Ruthwell, dont le sculpteur reste anonyme, nous connaissons les noms de ceux qui travaillèrent sur les Évangiles de Lindisfarne. L'enchevêtrement somptueux de peinture et de calligraphie est le travail d'un génie unique, quasi certainement l'évêque Eadfrith (698-712) de Lindisfarne, et le livre fut porté à l'achèvement par deux de ses frères : Frère Aethilwald, son successeur en tant qu'évêque, fit la reliure, tandis que l'ermite Billfrith l'Anchorite fut responsable de l'œuvre de métal et de joaillerie qui l'enchâssait, aujourd'hui perdue. Le livre contient également une traduction mot à mot du texte latin en vieil anglais, ajouté par un prêtre nommé Aldred dans les années 950.

Ainsi que Michelle Brown, auteur d'une merveilleuse nouvelle étude sur le livre, l'explique, les évangiles de Lindisfarne représentent la fusion de différentes influences - celte, germanique, romaine - qui étaient en présence dans cette zone frontalière. Après tout, ce fut une période "durant laquelle l'un des plus grands bouleversements de l'histoire humaine se déroulait, et les cultures se métamorphosaient et se fondaient les unes avec les autres."

lindisfarne_incipitLes portraits des Évangélistes empruntent à des modèles italiens et byzantins, comme ceux qui servirent aux sculpteurs de Ruthwell. Mais ils sont peints d'une manière plus plate, plus stylisée et moins humaniste que les modèles romains et les copies de ces derniers modèles faites par les scribes et sculpteurs de Jarrow. À l'intérieur, des lettrines enluminées ouvrent chaque évangile, montrant l'influence de styles indigènes, britanniques et irlandais, dans le travail du métal. D'autres modèles d'enlacements dérivent de la tradition ornementale du paganisme anglo-saxon, et sont similaires à celles retrouvées dans la joaillerie de Sutton Hoo. Il y a également les "pages de couverture", peintes de manière très complexe, dans le style copte, généralement ordonnées autour de la silhouette d'une croix et collant largement à la "palette copte" des verts, rouges et jaunes. Il y a pourtant aussi des innovations locales imaginatives : l'un des types d'entrelacement utilisé sur les pages de couverture est fait de cous et d'ailes de fou de bassan enlacées que l'artiste a pu voir de la fenêtre de sa cellule.

Les livres produits à Lindisfarne et Iona durant cette période comptent parmi les plus grands miracles de l'art médiéval. Les générations suivantes furent stupéfaites par de tels travaux: "regardez-le plus intensément, écrit Gérald de Wales au XIIe siècle, quand il vit un tel livre,

et vous pénétrerez au plus profond du sanctuaire de l'art. Vous apercevrez des dédales, si délicats et subtiles, si exacts et compacts, si emplis de nœuds et de liens, avec des couleurs si fraîches et si vivantes que vous pourriez dire que ceci est l'œuvre d'un ange, et non d'un homme."

 


À l'époque, pourtant, de tels livres étaient perçus par des populations encore largement illettrées comme des objets d'émerveillement tellement extraordinaires qu'ils étaient vus comme des objets magiques. Comme l'explique William Diebold dans un brillant petit livre intitulé Mot et image : une introduction à l'art du premier Moyen Âge, un psautier irlandais de l'époque était connu comme le Cathac, ou "batailleur", parce qu'il était régulièrement emmené dans les combats comme arme magique sensée garantir la victoire. De même, Bède mentionne qu'il a vu

des gens, en cas de morsure de serpent, boire l'eau dans laquelle des grattages venant de pages de livres irlandais avaient macéré, et que ce remède avait arrêté le poison de se répandre et limité le gonflement.

J'ai moi-même vu des fragments de manuscrits sacrés et d'enchantements écrits être bus comme élixir dans des temples soufis en Inde.

Brown nous fait entrevoir la vie difficile des hommes qui travaillaient à créer ces grands livres d'évangile. Beaucoup de ces aperçus viennent des scribouillages que les scribes monastiques laissaient d'eux-mêmes dans les marges de leurs manuscrits. Aucun d'eux n'est plus charmant, ou révélateur, que celui qui suit, laissé par le moine d'un monastère irlandais qui tout en recopiant les paroles de Virgile a écrit un poème comparant sa vie d'étude aux prouesses chatières de son compagnon félin :

Moi et mon chat Pangur Ban
Vaquons à des tâches toutes similaires :
La chasse aux souris est tout son délice,
À chasser les mots j'étrenne mes nuits...

Au bas du mur il fixe les yeux,
Féroces et ronds, vifs et sournois ;
Contre le haut mur du savoir,
J'éprouve la petitesse de ma sagesse...

Chacun, en paix, à ses occupations,
Vaquons, mon chat Pangur Ban et moi,
Ensemble dans nos arts trouvons la joie,
Moi dans le mien, lui également.


onuphriusS'il y a bien un thème commun entre les Évangiles de Lindisfarne et la Croix de Ruthwell, c'est l'extraordinaire variété géographique des influences méditerranéennes que des savants ont détectées comme jouant un rôle dans les œuvres d'artistes de Northumbrie, aux confins du pays. Éamonn Ó Carragáin voit en Rome la principale influence stylistique et intellectuelle sur Ruthwell, tandis que Michelle Brown pense que les artistes de Lindisfarne se sont tournés vers les plus lointains déserts égyptiens.

Très certainement, les premiers moines de Grande-Bretagne et d'Irlande ont volontairement considéré Saint Antoine d'Égypte comme étant leur idéal et archétype, une inspiration qui fut reconnue par leurs contemporains: dans une lettre adressée à Charlemagne, le savant northumbrien Alcuin de York décrivit les moines irlandais comme des "pueri Egyptiaci". La plus grande fierté du monachisme celtique était, selon les termes de l'Antiphonaire de Bangor :

Cette maison emplie de délice
Est bâtie sur le roc
Et en effet la vraie vigne
Qui fut transplantée d'Égypte.

L'un des premiers Évangiles insulaires connus, l'Évangile de Cuthbert, est relié et cousu selon un usage copte spécifique, ce qui révèle selon Michelle Brown "de fait un processus d'apprentissage" établissant un lien entre l'Égypte et la Northumbrie. Le même processus est évoqué dans le Livre des Kells, qui contient une image de la Vierge allaitant l'enfant Jésus, clairement copiée d'une originale copte: la virgo lactans était un thème iconographique spécifique de la tradition copte, emprunté aux images pharaoniques d'Isis allaitant le nourrisson Horus. Il a récemment été prouvé que la haute croix irlandaise (ou croix celtique), symbole du Christianisme celtique, est une invention copte, qui a été représentée sur des draps mortuaires coptes du Ve siècle, soit trois siècles avant que ce motif n'apparaisse en Écosse et en Irlande .

Une accumulation croissante de preuves suggère que les contacts entre la Méditerranée et la Grande-Bretagne chrétienne des premiers temps étaient étonnement fréquents. Des poteries égyptiennes - qui contenaient sans doute à l'origine du vin ou de l'huile d'olive - ont été trouvées lors des fouilles au château de Tintagel en Cornouailles, le supposé lieu de naissance du roi Arthur, tandis que la Litanie irlandaise des Saints rappelle "les sept moines d'Égypte [qui vécurent] à Disert Uilai" sur la côte ouest irlandaise. Des guides de voyage en circulation dans les premiers temps de la Grande-Bretagne chrétienne offrent un compte-rendu sur les monastères égyptiens. De fait, les pèlerinages autour de la Méditerranée étaient devenus tellement courants que Saint Boniface écrivit à l'archevêque de Canterbury pour qu'il interdise "aux matrones et aux nonnes d'entreprendre" de tels voyages car "nombreuses sont-elles à périr et peu conservent leur vertu. Il y a de nombreuses villes en Lombardie et en Gaule où il n'y a pas une seule courtisane ou prostituée qui ne soit de descendance anglaise". Il y avait également des migrations en sens inverse: l'un des premiers chefs de l'église anglo-saxonne fut le byzantin Théodore de Tarse, nommé archevêque de Canterbury et envoyé depuis ce qui constitue maintenant la Turquie méridionale.

Contrairement à l'idée défendue par les premières générations d'universitaires, tel Henri Pirenne, la conquête islamique du Proche-Orient ne semble pas avoir mis fin à ces échanges. L'anglais Saint Willibald fit le récit de sa visite dans les années 720 au monastère de Mar Saba en Palestine, où Saint Jean Damascène était alors en train de rédiger sa réfutation des hérésies, intitulée La source du savoir. Elle contient une critique détaillée de l'Islam, la première jamais écrite par un chrétien, dans laquelle Damascène considère essentiellement l'Islam comme une hérésie chrétienne, apparentée à l'Arianisme et à ce Monothélisme, que les sculpteurs de Ruthwell avaient pris tant de soin d'éviter.

andalusquranCe qui rend ce lien si intrigant repose sur le fait que Michelle Brown démontre de façon convaincante comment les mêmes manuscrits coptes et chrétiens orientaux ont non seulement influencé les Évangiles de Lindisfarne mais également l'œuvre de peintres et calligraphes islamiques dans les premiers temps. La fascinante conclusion qui ressort de son ouvrage est que, jusqu'à un point considérable, l'art et la calligraphie sacrée de l'Angleterre anglo-saxonne et ceux de l'Islam des Omeyyades se sont développés à la même période et à partir du même terreau culturel de la Méditerranée orientale et de modèles coptes communs.

Pour ma part, je n'avais pas la moindre idée, avant de lire l'ouvrage de Brown, que les moines northumbriens, celtes et byzantins avaient l'habitude de prier sur des tapis de prières décorés, appelés oratorii, tout comme les musulmans et certaines églises chrétiennes orientales l'ont toujours fait et le font encore. Elle explique aussi la façon dont ces tapis de prière ont influencé les "pages de couverture" consacrées aux ornements de géométrie abstraite, qui distinguent si nettement aussi bien les textes sacrés insulaires que ceux des premiers temps islamiques.

Tout ceci rappelle justement combien l'Islam à ses débuts s'est inspiré des formes esthétiques du Christianisme originaires du Levant byzantin, mais dont l'influence s'est répandue aussi bien dans le nord celtique que dans le sud arabe. La théologie des Pères du Désert était profondément austère, se concentrant surtout sur le jugement et la damnation, sujets de réflexion dont héritèrent les moines irlandais :

L'espace de l'air est saturé de la masse sauvage
Des perfides suppôts [de Satan]...
Le Jour du Seigneur, le très vertueux Roi des Rois, approche :
Jour de colère, de vindicte, de ténèbres et de sombres nuées...
Jour de détresse aussi, de chagrin et de tristesse,
Lors duquel cessera tout amour et désir de la femme
Ainsi que le labeur de l'homme et le désir de ce monde.

Beaucoup de thèmes dans le Coran - notamment des illustrations de l'Enfer et l'accent mis sur le Jugement divin - qui, bien que rebutants pour la plupart des lecteurs occidentaux modernes, auraient été tout à fait familiers aussi bien à un Père du Désert qu'à un moine d'Iona. De nos jours, beaucoup de commentateurs aux États-Unis et en Europe considèrent l'Islam comme étant une religion très différente, voire fondamentalement hostile au Christianisme. Pourtant, à l'origine, ils étaient étroitement apparentés l'un à l'autre, l'Islam se développant directement à partir du Christianisme et perpétuant jusqu'à ce jour des rites chrétiens primitifs, désormais abandonnés dans l'incarnation occidentale moderne du Christianisme.

behzad_advice_asceticTout comme les moines celtes utilisaient des tapis de prière lors de leurs dévotions, la forme de la prière musulmane, faite de prostrations, dérive de l'ancienne tradition des chrétiens orientaux qui est toujours pratiquée aujourd'hui au sein des églises du Levant, dépourvues de tout banc. La tradition musulmane soufi a pris la suite des Pères du Désert, tandis qu'en fait le Ramadan n'est rien d'autre que l'islamisation du Carême, qui implique toujours l'exigence redoutable d'un jour de jeûne entier pour les églises chrétiennes orientales. De la même façon, la récente vague d'iconoclasme qu'a connu l'Afghanistan des talibans fait écho à des chapitres de l'histoire chrétienne : la Croix de Ruthwell fut elle-même brisée et brièvement enterrée au XVIIe siècle à la suite du vote par l'Assemblée générale de l'Église d'Écosse d'une loi ordonnant "la destruction des monuments idolâtres".

Assurément, si un moine du VIIe siècle à Lindisfarne ou en Égypte pouvait nous rendre visite aujourd'hui, il est probable qu'il trouverait davantage d'éléments familiers dans les rites et croyances des musulmans soufi modernes que dans l'évangélisme américain contemporain. Pourtant cette simple vérité s'est perdue dans notre tendance à penser le Christianisme comme une religion occidentale plutôt que comme la foi profondément orientale qu'il est essentiellement. En conséquence, nous classifions les moines celtes, les Pères du Désert coptes et les soufis musulmans dans des catégories radicalement disparates. Mais l'Art de cette période démontre clairement que nous faisons fausse route. Ces mondes apparemment distincts étaient étroitement - et, pour nous, étonnamment - entremêlés ; et en fait, en termes d'échanges intellectuels, peut-être même bien davantage au VIIIe siècle qu'ils ne le sont aujourd'hui au cœur de ladite globalisation.


Notes

1/ "Insulaire" (i.e. des îles britanniques et irlandaises) est le terme aujourd'hui employé pour qualifier l'art de la période du haut Moyen Âge, lorsque la région entière partageait un étonnant paysage artistique et culturel unifié et il est impossible de savoir de quel coin sont originaires les œuvres.(NDTR)

 

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