Dieu et César en Amérique

tp5«Dieu et César en Amérique: en quoi le fait de mélanger la religion et la politique est mutuellement dommageable »


Depuis le jour où les Pèlerins ont débarqué du Mayflower, la religion a joué un rôle éminent dans la vie publique américaine. Les fidèles ont été des participants essentiels à presque tous les mouvements sociaux majeurs de l'histoire américaine, progressistes aussi bien que conservateurs. Toutefois, l'entrelacement de la religion et de la politique durant les quarante dernières années est insolite, notamment quant au degré de politisation de la religion elle-même. En effet, l'influence de la religion sur la politique américaine est arrivée à marée haute, en particulier à droite. Pourtant, en même temps, son rôle dans la vie privée des Américains est en train de refluer. Comme religion et politique sont désormais emmêlés, nombre d'Américains, spécialement les plus jeunes, sont sortis de la première. Et cette corrélation s'avère être de cause, et non seulement de coïncidence.


Ce n'est pas une surprise que religion et politique soient liées à un certain degré dans une nation à forte pratique religieuse et démocratique. Au XIXe siècle, les partis politiques aux Etats-Unis se répartissaient d'après les lignes sectaires : piétiste contre liturgique, Low Church contre High Church, protestant contre catholique. Mais, alors que le passé voyait s'affronter dans l'arène politique des partisans de différentes religions, aujourd'hui, les divisions partisanes ne sont pas définies par la chapelle. Plutôt, elles dressent de pieux conservateurs religieux contre des progressistes laïques. De même, à un degré inédit depuis au moins les années 1850, voire à un degré pas encore atteint à cette époque-là, la mobilisation religieuse est à présent directement liée à la politique partisane.

Effectivement, sur les vingt dernières années, la fréquentation religieuse est devenue la ligne de partage principale entre les électeurs républicains et les électeurs démocrates. Les Afro-américains sont une exception nette, mais singulière ; bien que la plupart des électeurs démocrates soient maintenant laïques, les Afro-américains, qui sont les démocrates les plus loyaux, sont également la minorité la plus religieuse des Etats-Unis. Le soi-disant « fossé de Dieu », entre des républicains pratiquants et des démocrates blancs et laïques, s'est nettement creusé à travers la décennie 1990 et les premières années de ce siècle. Avant l'élection présidentielle de 2008, une équipe de consultants s'était spécialisée dans le fait d'apprendre aux candidats comment « parler Dieu » ; ainsi, ceux-ci pourraient espérer entamer le soutien des républicains parmi les Américains religieux. Cependant, en 2008, le fossé de Dieu est demeuré aussi large : selon les données que nous avons recueillies, parmi les blancs, 67% des pratiquants hebdomadaires ont voté pour le sénateur John McCain, comparés aux 28% de ceux qui n'allaient jamais à l'église.

La relation entre la religiosité et le conservatisme politique est devenue si profondément enchâssée dans la culture américaine contemporaine qu'il est saisissant de rappeler justement combien cet alignement est nouveau. Dans la décennie 1960, les pratiquants étaient, en fait, plus susceptibles d'être des démocrates que les non-pratiquants. Dans les années 1980, nombre de progressistes étaient encore sur les bancs des églises le dimanche matin. Depuis lors, ce changement plutôt soudain a eu, et aura, des implications à la fois sur le court et sur le long-terme, pour la politique comme pour la religion. Pour l'instant, les républicains doivent chercher à apaiser leur base ardemment religieuse, sans s'aliéner un électorat général qui trouve de plus en plus le mélange de la religion et de la politique désagréable. Dans la longue durée, cette tendance pourrait saper le rôle historique de la religion aux Etats-Unis, alors que les plus jeunes générations sont entrain de rejeter la religion organisée elle-même. Le pays n'est parvenu à cet étroit entrelacement entre religion et appartenance partisane que récemment ; comprendre comment il y est arrivé (et comment le rôle de la religion aux Etats-Unis a changé dans les dernières décennies) aidera à expliquer dans quelle direction il pourrait se diriger dans le futur.

Au commencement


Afin de mieux saisir combien le paysage politico-religieux contemporain est nouveau, nous devons revenir aux années 1950. En effet, cette décennie était fortement religieuse, des historiens soutenant même qu'elle était la plus religieuse de toute l'histoire américaine. Certes, il existe de nombreuses manières de jauger les tendances nationales de la religiosité ; mais, pendant des décennies, une question du sondage Gallup : « L'influence de la religion aux Etats-Unis augmente-t-elle, ou diminue-t-elle ? », s'est avérée un sismomètre affiné pour les tremblements religieux. En 1957, 69% de ces Américains sondés disaient à [l'Institut] Gallup qu'ils pensaient que l'influence de la religion dans la vie publique américaine allait en augmentant. Seulement 14% disaient qu'elle était sur le déclin. Tous les instruments de mesure objectif indique que les premiers avaient raison : plus d'Américains que jamais assistaient aux services religieux, davantage d'églises étaient construites pour les recevoir, et un plus grand nombre d'exemplaires des Ecritures étaient en vente et lus. Mais, dans l'Amérique du président Dwight Eisenhower, la religion n'avait pas de connotation partisane. Ike [Eisenhower] était aussi populaire parmi ceux qui ne franchissaient jamais le seuil d'une église (ou d'une synagogue, et ainsi de suite) que parmi les pratiquants.

Puis les années 1960 sont arrivées, et avec elles un tournant spectaculaire dans les attitudes par rapport à l'autorité, et spécialement par rapport à la moralité conventionnelle, une question étroitement liée aux croyances religieuses. En seulement quatre ans, la proportion des Américains qui acceptaient les rapports sexuels avant le mariage a doublé, passant d'un quart à la moitié. Cette hausse était stupéfiante et presque toute concentrée parmi les baby-boomers, qui arrivaient alors à maturité. En 1970, au moins 75% des Américains sondés concluaient que l'influence de la religion sur la vie publique américaine déclinait. L'effondrement de la fréquentation des églises confirmait leur opinion. Pourtant, même à cette époque, la religiosité ne penchait pas plus vers la droite que vers la gauche ; ni au cours du boom religieux des années 1950, ni lors de la rétraction religieuse des années 1960, la religion n'était liée à la politique de parti.

Les années 1960 n'ont pas non plus mis les Etats-Unis sur un chemin inexorable vers le sécularisme. Loin de là : chez les Américains les plus conservateurs, le séisme moral a plutôt entraîné un retour à la religion, ou, du moins, à une forme particulière de religion. Commençant au milieu des années 1970, dans une réplique aux années 1960, des formes religieuses conservatrices se sont étendues, en particulier le protestantisme évangélique. Simultanément au quasi-effondrement du protestantisme libéral et du catholicisme pratiquant, nombre d'Américains qui demandaient une réaffirmation des normes traditionnelles, notamment quand il s'agissait de la sexualité et des « valeurs familiales », ont trouvé ce qu'ils cherchaient dans le protestantisme évangélique. Les nouveaux évangéliques se sont également dégagés de l'exil culturel auto-imposé par leurs ancêtres fondamentalistes. Ils n'ont pas fui un monde pécheur, mais ils ont plutôt cherché à le changer, y compris dans sa politique.

Un signe avant-coureur du nouveau rôle politique de l'évangélisme a été la campagne présidentielle de 1976 du démocrate Jimmy Carter, qui se décrivait ouvertement comme un « chrétien born-again », une étiquette autrefois impensable dans la politique américaine dominante. À l'autre bout du panorama politique, des conservateurs en morale se sont ligués pour combattre l'amendement de l'égalité des droits, les droits des homosexuels, et l'avortement. L'évangélisme a alors commencé à se métamorphoser, d'un mouvement purement religieux, en un mouvement politique qui ralliait de pieux Américains de plusieurs confessions, y compris des catholiques et des mormons. Une fois de plus, le sismomètre Gallup a remarqué l'importance accrue de la religion. En 1976, il indiquait que 44% des répondants pensaient que la religion accroissait son influence, et 45% pensaient qu'elle en perdait.

Puis, dans sa campagne présidentielle de 1980, le républicain Ronald Reagan a courtisé activement le vote religieux, avec un succès considérable. Contrairement à Eisenhower dans les années 1950, voire aux présidents Richard Nixon et Gerald Ford dans les années 1970, Reagan et les candidats républicains à la présidentielle qui l'ont suivi ont commencé à obtenir le soutien d'évangéliques anciennement démocrates au sud et de catholiques pratiquants au nord.

Ainsi, la première réplique aux années 1960 a eu deux composantes : l'une religieuse (la montée en puissance des évangéliques) et l'autre politique (l'ascension de la droite religieuse). Le mouvement politique continue d'exister, mais la dimension religieuse a pris fin au début des années 1990. En tant que fraction de la population totale (et, de façon spectaculaire, en tant que fraction parmi les Américains de moins de 30 ans) le nombre d'évangéliques a décliné depuis 20 ans, pour revenir à son niveau du début des années 1970.

Bien que nombre des organisations politiques associées à la droite religieuse, telles que la Majorité Morale ou la Coalition Chrétienne, aient disparu ou sombré dans une quasi-insignifiance, leur héritage demeure fort : une base militante républicaine qui promeut à la fois le traditionalisme en morale et un rôle plus étendu pour la religion dans la sphère publique.

L'ascension de la droite religieuse se fait l'écho, sous plusieurs aspects, à un thème courant de l'histoire américaine. La plupart des mouvements sociaux, tant les progressistes que les conservateurs, ont inclus des thèmes religieux importants : « le droit à la vie » et les « valeurs familiales » aujourd'hui, l'abolitionnisme et la prohibition hier. Mais les liens contemporains, inhabituellement intimes, entre la religion organisée et un parti politique particulier, entraînent des conséquences peu souhaitables, à la fois pour la politique et pour la religion.

De droite divine


Avec la montée de la droite religieuse est apparu le si controversé « fossé de Dieu », entre les républicains et les démocrates. Chaque année, de moins en moins de votants républicains s'identifient comme des républicains laïques, ou comme des démocrates religieux. Qu'est-il arrivé à ceux qui le faisaient autrefois ? Ont-ils adapté leur politique pour se conformer à leur religion, ou vice versa ? Etonnamment, c'est surtout la politique qui a déterminé la pratique religieuse. Des démocrates anciennement religieux (sauf parmi les Afro-américains) se sont éloignés de l'église, et des républicains anciennement non-pratiquants ont retrouvé la religion.

Prenons le Tea Party. Même ce mouvement ostensiblement laïc a de fortes connotations religieuses. Un questionnaire de grande ampleur et représentatif au niveau national, que nous avons d'abord dirigé en 2006 (avant la création du Tea Party), et que nous avons répété avec les mêmes répondants en 2011, jette le doute sur les lieux communs à propos de l'origine du mouvement. Dans ses premiers temps, le Tea Party était souvent décrit comme un mouvement composé de néophytes en politique, en-dehors des partis, et qui, affectés par la Grande Récession, avaient été poussés à l'action par leur inquiétude face des dépenses publiques galopantes. Ceci est un triple mythe. En réalité, ces Américains qui soutiennent le Tea Party étaient, et demeurent, en proportion écrasante des membres du parti républicain. Ils étaient politiquement actifs avant même le Tea Party ; et ils n'étaient pas plus susceptibles que quiconque d'avoir traversé des épreuves durant le ralentissement économique récent.

En effet, il s'avère que l'élément révélateur le plus fort qu'un républicain devienne un adepte du Tea Party, se trouve être le fait de savoir s'il ou elle a manifesté le désir, dans notre questionnaire de 2006, de voir la religion jouer un rôle important en politique. Et ce désir ne reflète pas simplement la religiosité des membres du mouvement. Les Tea Partiers sont, en moyenne, plus pratiquants en religion que l'Américain moyen, mais pas, de façon significative, plus que les autres républicains. Ils se distinguent plutôt par le fait d'être à l'aise dans leur mélange de la religion et de la politique. Les Tea Partiers sont plus susceptibles que d'autres républicains d'affirmer que les lois et les politiques publiques américaines seraient meilleures si ce pays avait davantage d'élus « profondément religieux » ; qu'il est approprié pour les dignitaires religieux de prendre part à la persuasion politique ; et que la religion devrait être amenée dans les débats publics sur les questions politiques. Les généraux du Tea Party peuvent toujours dire que leur intérêt capital est de voir un Etat plus petit, mais ce que la base recherche en fait est un Etat plus pieux.

À cet égard, les conceptions des Tea Partiers sont de plus en plus déphasées par rapport à celles de la plupart des Américains. Selon les sondages Gallup, dès 1984, alors que se cristallisait l'alliance entre conservateurs religieux et politiques, la plupart des Américains s'opposaient à l'idée que des groupes religieux fassent campagne contre des candidats en particulier. De même, selon l'Etude Sociale Générale largement reconnue, tandis que la visibilité publique de la droite religieuse augmentait entre 1991 et 2008, un nombre croissant d'Américains exprimaient l'opinion que les dignitaires religieux ne devraient pas essayer d'influencer le vote des gens ou les décisions gouvernementales ; en 2008, cette part avait presque doublé, pour atteindre 38%. Lors de notre enquête de 2011, 80% des répondants ont dit qu'il n'était pas approprié pour les dignitaires religieux de dire aux gens comment ils devaient voter, et 70% ont affirmé que la religion devrait être « tenue hors des débats publics sur les questions sociales et politiques. »

Ainsi, cela ne devrait surprendre personne que nombre d'Américains perçoivent négativement le Tea Party. Dans le même questionnaire de 2011, le Tea Party était classé en bas d'une liste de plus de vingt groupes religieux, politiques et raciaux américains, en termes de préférence ; il était encore moins apprécié que les musulmans et les athées, deux minorités qui subissent régulièrement l'opprobre public. L'un des rares groupes à approcher l'impopularité du Tea Party était la droite religieuse. Les deux mouvements (qui se superposent largement) ont pu remporter le soutien ferme d'une minorité d'électeurs américains, mais ils ont aussi encouru l'opposition ferme d'un groupe bien plus grand.

Ce déplacement a créé un dilemme pour les candidats républicains qui cherchent le soutien des Tea Partiers. Non seulement les républicains doivent suivre la ligne conservatrice sur les questions fiscales, l'immigration et la sécurité nationale, mais les sympathisants du Tea Party (qui composent à peine un quart de l'électorat national, mais plus de la moitié de celui des primaires républicaines) attendent aussi d'eux qu'ils favorisent la fusion de la religion et de la politique. Le problème du parti républicain est que cette fusion est impopulaire au sein de l'électorat général, et qu'elle le devient toujours plus. Ainsi, alors que les « guerriers de la culture »[1] enflamment la base républicaine, ils laissent les électeurs indépendants froids. À l'opposé, les candidats centristes attirent davantage le milieu modéré, mais ne remportent qu'un tiède soutien parmi les militants qui veulent plus de place pour Dieu dans l'Etat.

À en perdre son latin


Les conséquences de l'amalgame de la religion et de la politique partisane dépassent la politique électorale ; cette confusion a également remodelé le paysage religieux des Etats-Unis. Tout comme les années 1960 avaient suscité un réveil de la religion traditionnelle, les quelques dernières décennies ont mené directement à un éloignement sans précédent de la religion organisée, en particulier parmi les Américains les plus jeunes.

Considérons la croissance du nombre de gens que les sociologues appellent les « nonistes », ceux qui ne déclarent aucune affiliation religieuse. Historiquement, cette catégorie formait une constante de 5 à 7% de la population américaine, même durant les années 1960, quand la fréquentation religieuse chutait. Au début des années 1990, cependant, alors même que le fossé de Dieu s'élargissait en politique, le pourcentage des nonistes a commencé à monter en flèche. Au milieu des années 1990, les nonistes constituaient 12% de la population. En 2011, ils étaient 19%. En termes de démographie, ce changement était énorme. Pour remettre les chiffres dans leur contexte, dans les deux décennies entre le début des années 1970 et le début des années 1990, la période de l'apogée de l'évangélisme, la fraction de la population qui était évangélique a crû seulement de près de cinq points. Le pourcentage des nonistes s'est accru deux fois plus pendant les deux dernières décennies, et il continue de grimper. Par ailleurs, cette hausse est fortement concentrée parmi les gens de moins de 30 ans, la prétendue génération du millenium. Certes, les jeunes sont toujours moins pratiquants que leurs aînés ; les gens tendent à devenir plus religieux quand ils se marient, ont des enfants et prennent racine dans une communauté (les démographes appellent cela « l'effet du cycle de vie »). Toutefois, ceux de vingt ans et plus en 2012 sont bien plus susceptibles de rejeter toute affiliation religieuse que leurs parents et grands-parents dans leur jeunesse : 33% aujourd'hui, comparés aux 12% des années 1970.

L'éloignement de la religion organisée de la génération du millenium s'est accéléré récemment. Entre 2006 et 2011, la fraction des nonistes dans l'ensemble de la population s'est élevée modestement, de 17 à 19%. Parmi les Américains les plus jeunes, cependant, cette fraction a augmenté près de cinq fois plus. De même, sur cette période de cinq ans, la fraction des Américains qui déclaraient ne jamais assister à des offices religieux s'est élevée de deux points négligeables parmi les Américains de plus de 60 ans, mais de trois fois plus de points parmi les 18-29 ans. Et les plus jeunes dans la génération du millenium sont plus laïques encore que leurs frères et sœurs aînés. Notre questionnaire de 2011 montrait qu'un tiers des Américains de vingt et quelques années étaient sans religion, comparés au quart de ceux du même âge quand nous les avions interrogés en 2006.

Le sismomètre Gallup a signalé un plongeon de l'influence de la religion dans la vie publique américaine. Et dans notre enquête, les Américains de tous milieux, religieux et laïques, blancs et non-blancs, riches et pauvres, urbains et ruraux, libéraux et conservateurs, vieux et jeunes, hautement éduqués et moins éduqués, ont enregistré ce changement à peu près avec la même amplitude. Puisque nous avions interrogé les mêmes personnes en 2006 et en 2011, nous pouvons même voir qu'un grand nombre d'individus ont abaissé leurs propres estimations du rôle de la vie religieuse dans la vie publique américaine.

La preuve la plus sûre indique que ce tournant générationnel spectaculaire est, en premier lieu, une réaction contre la droite religieuse. Les Américains politiquement modérés et progressistes ont une allergie générale au mélange de la religion et de la politique de parti. Et ceux de la génération du millenium y sont encore plus sensibles, en partie parce que beaucoup sont libéraux (spécialement sur la pierre de touche des droits des homosexuels), et en partie parce qu'ils n'ont connu qu'un monde dans lequel la religion et la droite sont entremêlées. Pour eux, « la religion » veut dire « républicain », « intolérant », et « homophobe ». Puisque ces traits ne représentent pas leurs perspectives, ils ne se considèrent pas (ou ils ne souhaitent pas être considérés par leurs pairs) comme religieux.

Nos données soutiennent cette théorie. En suivant les trajectoires d'individus pendant cinq ans, entre 2006 et 2011, nous avons trouvé que les démocrates et les progressistes étaient bien plus susceptibles de devenir nonistes que ne l'étaient les républicains. Les défections de la religion étaient concentrées spécifiquement parmi ces Américains qui montraient la plus grande gêne quant à la politique d'inspiration religieuse, indépendamment de leurs propres loyautés partisanes. En effet, des Américains (spécialement de jeunes Américains) qui, autrement, pourraient assister aux offices religieux, disent : « Eh bien, si la religion n'est qu'affaire de politique conservatrice, alors je m'en vais. »

Ces données attirent l'attention sur une riche ironie dans l'émergence de la droite religieuse. Ses fondateurs voulaient renforcer l'espace de la religion sur la place publique. En un sens, ils ont réussi. Toutefois, dans une démonstration classique du danger de conséquences non voulues, ils ont poussé une part croissante de la population à se retirer entièrement de la religion.

Pour l'amour de Dieu


Les groupes religieux américains se sont historiquement distingués par leurs facultés d'adaptation et leur tendance à se corriger eux-mêmes. Plutôt que de signaler la mort certaine de la religion, notre enquête de 2011 à l'échelle nationale a montré des indices que, sentant le roussi dans leur association excessive à la politique partisane, les dignitaires religieux commencent à reculer. En effet, l'une des différences les plus significatives entre nos données de 2006 et de 2011 était la diminution de l'activité politique au sein des assemblées religieuses américaines. En 2006, 32% des Américains qui appartenaient à une assemblée déclaraient entendre des sermons au contenu politique « une fois par mois, ou tous les deux mois », ou « plusieurs fois par mois ». En 2011, ce nombre était tombé à 19%. Cette tendance était valable parmi ceux de toutes traditions religieuses, dans toutes les régions du pays, parmi les conservateurs et les libéraux, les jeunes et les vieux, les urbains et les ruraux. Vraisemblablement, le clergé a ressenti ce que nous voyons dans les données, à savoir, l'aversion grandissante des Américains au brouillage des frontières entre Dieu et César. Ils ont donc choisi de se cantonner à Dieu.

La diminution des manœuvres politiciennes depuis la chaire n'aura probablement pas d'effet immédiat sur le fossé de Dieu. Le gouffre s'est installé désormais dans le système partisan américain, et il est susceptible de persister à court-terme, empêchant un réalignement politique de grande envergure. Toutefois, si le clergé continue de se retirer de la politique, les candidats de la droite religieuse auront moins d'opportunités pour faire appel aux réseaux implantés dans les églises pour la mobilisation politique. Et si les républicains poursuivent leur alignement exclusif sur la religion organisée, ils rencontreront encore plus de résistance de la part des électeurs modérés, en particulier chez les plus jeunes, qui sont actuellement dans leurs années de formation politique, mais seront là pendant longtemps.

À l'avenir, les historiens pourraient bien percevoir le dernier tiers du vingtième siècle comme constituant une anomalie, une période durant laquelle la religion et la vie publique aux Etats-Unis étaient devenues trop partisanes pour leur bien réciproque. Les politiciens républicains qui font face à la perte du milieu modéré en religion, comme les pasteurs qui voient leurs troupeaux déclinants devenir subitement plus grisonnants, sont en train de payer un prix tardif, mais élevé, pour l'immersion de la droite religieuse en politique. Au-delà, tous les camps, progressistes et conservateurs, religieux et laïques, devraient s'inquiéter que le fait de coller une étiquette partisane sur la religion a nui à la capacité des dignitaires religieux de rassembler des arguments moraux au nom de causes qui transcendent et la gauche et la droite. L'appel prophétique de Martin Luther King, Jr. pour la justice entre les races était persuasif, en partie parce que ses mots et ses actes puisaient dans un symbolisme religieux puissant, qui ne pouvait pas être réduit à l'appartenance à une base militante. En effet, historiquement, la religion a su inspirer le changement dans le paysage politique américain. La discussion publique aux Etats-Unis, et le pays dans son ensemble, seront appauvris si la religion est désormais réduite à n'être qu'une simple force de mobilisation partisane.

> "God and Caesar in America", (Book review)



[1] Intellectuels, prêcheurs évangéliques, hommes et femmes politiques qui s'engagent depuis les années 80 du siècle dernier dans les fameux (aux Etats-Unis) « Culture Wars », ou guerres pour la domination discursive et culturelle entre diverses positions concernant la modernité, notamment autour des questions de morale et de genre [NDTR].

 

>Source: Foreign Affairs, mars-avril 2012, Vol.91 N°2, pp.34-43