Dossier Mode et Religion - Dolce & Gabbana, quand la religion devient synonyme de glamour

Dolce and Gabanna last fashion show (women’s collection fall/winter 2013) stirred together  the provocative and glamorous aspects of fashion and the mystical iconography of the Monreale cathedral (Palermo, Sicily). Religious and respectful homage or impish provocation? This event allows us to raise many inquiries and reflections about these two systems, which finally have many common points.

Le duo formé par le sicilien Domenico Dolce et le milanais Stefano Gabbana, connu par tous dans l’univers de la mode et de la couture de luxe, s’est illustré lors de ses derniers défilés par la présentation de collections surprenantes, mêlant chic et élégance aux motifs parfois austères, parfois étincelants, de l’imagerie religieuse traditionnelle italienne. Retour et interrogation sur un phénomène en vogue et pourtant encore trop peu étudié dans les milieux de la recherche universitaire : les rapports malicieux de la mode et de la religion.

 

DOMENICO DOLCE ET STEFANO GABBANA : DEUX STYLISTES AU COEUR DE LA MODE ITALIENNE CONTEMPORAINE

Les deux stylistes lancent leur firme en 1985 et présentent leur premier défilé en 1986, qui a alors pour thématique les « vraies femmes », en hommage aux volontaires ayant défilé pour eux lorsqu’ils n’avaient pas encore les moyens de s’offrir les services de professionnelles. Leur visibilité et leur succès sur l’échelle internationale s’accroissent d’autant plus dans les années 1990, où la sulfureuse Madonna –qui utilisait déjà l’univers religieux dans sa musique, comme pour le célèbre vidéo clip Like a Prayer paru en 1989 et dont le scandale provoqué auprès d’une partie de l’Eglise catholique avait coûté l’annulation de son partenariat avec la marque Pepsi- s'affiche plusieurs fois avec une de leurs pièces . La première d’entre elles est un corset de pierreries, qui a d’ailleurs été exposée entre novembre 2010 et juin 2011 au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à l’occasion de l’exposition Les années 1900-2000 : Histoire Idéale de la Mode Contemporaine. En septembre 1993, Domenico Dolce et Stefano Gabbana sont chargés de la création des 150 costumes de la tournée mondiale de la madone, le « Girlie Show ». La firme s’agrandit progressivement. En plus des collections de vêtements féminins et masculins, leur gamme de produits se diversifie et propose foulards, parfums, bijoux ou encore du maquillage griffé au nom de leurs créateurs. Le succès est au rendez-vous et Dolce et Gabbana fait aujourd’hui partie du club très prisé des créateurs incontournables en matière de couture de luxe. S’inspirer de leur culture d’origine pour créer des pièces uniques et non-conventionnelles, tel est le crédo du couple italien qui puise aussi bien dans l’univers religieux, social, que dans celui cinématographique et littéraire : la reprise de l’oeuvre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, par le cinéaste Luchino Visconti est également une référence récurrente dans leurs créations et sources d’inspiration. Dolce & Gabbana se veut être une marque avec une personnalité forte, reconnaissable parmi toutes grâce à son originalité et à son attachement à ses principes fondateurs, à travers un travail de transposition de la culture méditerranéenne vers les podiums de la Fashion Week. Or, c’est très exactement ce mot d’ordre qui a inspiré leur dernière collection femme automne/hiver pour l’année 2014 et sur laquelle il apparaît intéressant de venir poser un oeil sociologique.

 

LA COLLECTION FEMME AUTOMNE/HIVER 2014 : UN ALLER SIMPLE VERS LE XIIEME SIECLE

Sicilian Queens b

 

 Au début de l’année 2013, Dolce & Gabbana présente ses deux collections féminines. Comme dans tous les défilés de haute couture, l’une est réservée aux défilés et à ses élites, c’est la collection « couture » ; tandis que l’autre, moins excentrique, est disponible à la vente pour les particuliers : c’est la collection « prêt-à-porter ». Les deux collections sont souvent très proches et ont la même trame stylistique mais elles n’ont pas la même finalité ni le même public. Cette fois-ci,les deux stylistes ont choisi de s’inspirer des mosaïques de la cathédrale de Monreale, construite en Sicile sous le règne de Guillaume II entre 1172 et 1176. Cette cathédrale a pour particularité d’être un syncrétisme architectural entre les trois grandes cultures de l’époque en Sicile : l’édifice est massif, à la manière du style roman importé par les normands, ses arcatures aveugles sont d’inspiration arabe et l’intérieur est orné de mosaïques d’inspiration byzantine. Ce sont ces mosaïques qui sont misent à l’honneur et qui ornent les robes des mannequins qui inaugurent les dix minutes de défilé ; sur les mannequins suivantes, le tailleur vient se mêler aux ornements et couronnes ; puis les tenues s’assombrissent, se parent de dentelles et évoquent l’image de « la veuve sicilienne » ; du noir on passe ensuite vers le rouge, presque couleur sang, et qui brille sous les reflets des pierres précieuses non sans rappeler le rouge des tenues des cardinaux; le défilé se clôture par l’arrivée de dizaines de reines catholiques dans leurs robes rouges, courtes et qui, de manière assez surprenante, chaussent des petites paires de ballerines quand on pourrait s’attendre à de hauts talons majestueux.

 

UN POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE

Il ne s’agit pas pour le sociologue du religieux de revêtir la tenue du commentateur de mode : l’objectif n’est pas de s’interroger sur l’élégance des tenues ou sur l’harmonie des matières mais sur la signification et les influences possibles de ce choix artistique et stylistique dans l’imaginaire et la culture visuelle contemporaine. En effet, bien que cette collection soit sous couvert d’un hommage à la civilisation sicilienne des temps anciens, il n’en demeure pas moins qu’elle présente une thématique religieuse dans un paysage pour le moins surprenant, celui de la mode et de la couture de luxe.

L’Occident se veut moderne ; et le paradigme de la modernité a longtemps été consubstantiel à celui de la sécularisation. La sécularisation du monde occidental s’est effectivement renforcée tout au long du XXème siècle. Progressivement, les institutions relevant traditionnellement de l’influence religieuse –surtout chrétienne – s’en sont autonomisées. La séparation des Eglises et de l’Etat ne s’est pas déroulée sans heurts mais est un des acquis essentiels du siècle précédent. Toutefois, l’exclusion de la religion de la sphère publique et politique n’est pas synonyme d’une totale exclusion de l’ensemble de la société. Les religions du XXIème siècle en Occident sont des religions recomposées. Les formes traditionnelles ont perdu en influence et ont en quelque sorte été remplacées par de nouvelles religiosités, plus axées sur le développement personnel et individuel et sur des spiritualités issues du New Age, très en vogue dans les mouvements contre-culturels des années 1970. Une nouvelle discipline universitaire est apparue pour étudier ces religions de la modernité, c’est celle des NMR (Nouveaux Mouvements Religieux). A côté de ces formes inédites, propres à l’Occident moderne, on observe une tendance inverse, qui est celle d’un repli parfois extrémiste vers les religions traditionnelles.

Or, ce que l’on observe à travers le défilé couture femme automne/hiver 2014 de Dolce et Gabbana, n’est ni un NMR, ni une forme extrémiste de religion. Il s’agit plutôt d’une instrumentalisation de l’imagerie et des symboles du christianisme sicilien du XIIème siècle, utilisés pour séduire un certain public et se donner une certaine image. Il n’en demeure pas moins que la conclusion la plus élémentaire – et pourtant fondamentale – que l’on peut tirer de cette observation est celle de la permanence de l’imagerie religieuse dans le paysage contemporain.

Une imagerie religieuse qui revêt d’ailleurs plusieurs interprétations possibles. Elle est d’abord insolente, provocante : les robes sont courtes, elles sont transparentes et brillent ostensiblement. De plus, le fait de transposer un univers religieux dans un univers souvent critique, controversé et qualifié de superficiel comme celui de la mode n’est-il pas un acte insolent (ou au moins provocateur) en lui-même ? En sexualisant ainsi une imagerie sacrée, Domenico Dolce et Stefano Gabbana jouent avec les limites, parfois ambiguës, du sacré et du profane. De plus, le fait d’utiliser cet univers en particulier pour marcher sur la voie du non-conventionnel ne démontre-t-il pas que la religion, loin d’être affaiblie, a encore le pouvoir de nous impressionner et de nous imposer la puissance symbolique de ses symboles ? On peut également prendre un point de vue contraire : la religion est-elle devenue un bien de consommation comme les autres, assimilée à la culture populaire au même titre que le Coca Cola, les portraits de Marylin Monroe ou les lunettes de soleil style aviateur de Ray-Ban ? Ces questions méritent d’être posées. En apparence, la mode peut sembler être un phénomène futile : elle est pourtant le miroir d’une des facettes de la société contemporaine. Elle a un fort pouvoir symbolique, elle est l’expression de la domination d’une élite qui va influencer le reste de la société. Le vêtement, qui est son principal signifiant, n’est pas neutre. La signification des couleurs, des motifs et des formes sont propres à chaque culture et font de chaque phénomène de mode une expression particulière de la société à laquelle il appartient.

 

LA MODE, UNE NOUVELLE RELIGION ?

Les points communs entre la mode et la religion sont donc peut-être plus nombreux que ce que l’on imagine au premier abord. C’est sur cette constatation qu’est sorti en septembre 2013 un documentaire intitulé Fashion as Religion, réalisé par Mata Neuen, une journaliste allemande. Ce documentaire présente pendant quatre heures la carrière et les coulisses des ateliers de Karl Lagerfeld, directeur artistique de la maison de haute couture Chanel à Paris depuis 1983, de la maison italienne Fendi à Rome depuis 1965 et de sa propre ligne depuis 1984. Le documentaire souligne les parallèles entre cet univers de la mode, où Karl Lagerfeld serait l’incarnation du divin, et celui de la Bible.
Finalement, il n’est pas improbable de considérer aujourd’hui que la mode et la religion sont deux structures rivales. On peut être tenté d'envisager qu'elles se concurrencent, en ce qu'elles touchent à la fois une élite restreinte, initiée et savante, et une partie importante des classes populaires sur lesquelles ces deux systèmes peuvent parfois servir de modèles et inspirer des modes de vie. Elles ont chacune leurs divinités, leurs rites, leurs fidèles mais aussi leurs opposants. Pour ne prendre qu’un seul exemple, évident, polémique et fortement d’actualité, le port du voile chez les femmes musulmanes incarne à lui seul le mélange de toutes ces dimensions : mode, religieux, appartenance culturelle et revendication, parfois même provocation.

 

BIBLIOGRAPHIE/RESSOURCES

Défilé Fall/Winter D&G 2013, collection femme

Dominique Waquet, Marion Laporte, "Que sais-je ? La mode", PUF, 2012.
Jean-Marie Donegagi, "La sécularisation et ses paradoxes", la Revue du Projet, 2008
Les parisiennes obtiennent le droit de porter le pantalon, article sur Libération.fr, février 2013
Site officiel de Dolce and Gabanna