Dossier (1): Qu’est-ce que le multiculturalisme ? Différents aspects de la reconnaissance (Partie II)

PadaniaEn poursuivant notre discussion antérieure (Partie I), la conception de cultures comme comprenant des expressions, des ressources et des pratiques, est d’abord l’objet d’une pensée sociale, et ensuite un cadre de politiques publiques. Pour les partisans de politiques du multiculturalisme comme Charles Taylor, « nous n’accordons de reconnaissance légitime qu’à ce qui est universellement présent - chacun a une identité - et ce par la reconnaissance de ce qui est particulier à chacun. L’exigence universelle promeut la reconnaissance de la spécificité. » Cette position doit être éclairée en détaillant ce qu’est le multiculturalisme sur des aspects récurrents tels que l’ethnie (ou la « race »), la religion, et les inégalités d’ordre économique et urbain.

 « Race », ethnie

 L’emploi des guillemets pour le terme « race » n’est pas fortuit, car il souligne son acception anglo-saxonne, come catégorie construite par des discriminations et des revendications politiques. Il n’est question ni des théories de l’anthropologie biologique du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, aux prolongements politiques dramatiques, ni d’une différenciation cherchée, typique d’un nouveau racisme culturel. En effet, la catégorie « race », objet d’affirmations culturelles dans les pays anglo-saxons, est toujours instable, sinon en contradiction avec des schémas de discrimination ; le phénotype ou l’origine sont des prétextes, les notions distinctives étant les pratiques concernées et historiquement situées. Les Afro-américains sont ainsi autant concernés par les politiques contre les discriminations, que par la reconnaissance de pratiques culturelles distinctes comme des arts urbains.

            Dans les autres pays, notamment en Europe continentale, le terme employé est plutôt celui d’ethnie, non pour de simples raisons de politically correct. L’ethnologie contemporaine place ce terme dans un débat scientifique sur la conception dite formaliste, associée à Fredrik Barth : l’ethnie repose sur une dichotomie entre deux groupes, reposant sur une frontière maintenue par des signes et des règles de comportement relatifs aux interactions. L’assimilation et l’utilisation d’une identité ethnique relèvent ainsi de circonstances favorables ou défavorables, notamment économiques, à court-terme pour l’individu et à long-terme pour le groupe ethnique[6]. Cependant, les anthropologues contemporains admettent aussi que l’emplacement des pratiques elles-mêmes et des signes en question dans un ensemble plus large est important, de même que leur part dans les politiques étatiques : la reconnaissance a des effets non négligeables en retour sur la définition même des rapports ethniques. Ainsi, selon Thomas Hylland Eriksen, bien que « la relation formelle entre, disons, l’Etat canadien et les Amérindiens Mohawks, puisse être similaire à celle entre […] l’Etat du Bostwana et le peuple Basarwa (San), les significations culturelles et sociales des relations respectives divergent, en raison de différences dans les contextes culturels de référence du processus incessant de revendication de la distinction. Ceci implique que le modèle formel de l’ethnicité pourrait manquer son objet, non seulement parce qu’il laisse de côté des aspects de l’ethnicité qui comptent pour les agents, mais également parce qu’il sous-estime l’importance potentiellement variable des différences culturelles dans l’articulation de l’ethnicité. »

Dans ce contexte, il s’agit d’un rapport de minorité indigène, issue d’une situation coloniale, ou bien de minorité constituée par l’immigration récente, ou encore de minorité nouvellement composée. Cette configuration, qui suppose l’épuisement du schéma nationaliste classique, appelle une politique de droits différenciés, d’abord en termes de protection d’après des requêtes particulières. Par exemple, les thèmes de la survivance pour les Canadiens francophones, notamment Québécois, et pour les populations Native, suite à la Charte canadienne des droits de 1982, ont abouti à des règlementations linguistiques, protectrices d’une part et contraignantes d’autre part, notamment en droit commercial et dans l’éducation. Sur la même base de reconnaissance ou de diversité ethnique s’ajoutent des questions culturelles relevant desdites situations d’interaction ethnique. Un cas évocateur est le débat au sein des enseignements des humanités, entre des universitaires tenants d’un programme restreint à la culture élevée, autour des classiques occidentaux, et leurs confères, détracteurs d’un enseignement cantonné à des « mâles blancs et morts. » Enfin, le versant le plus connu (et controversé) des politiques de reconnaissance est l’ensemble des mesures dites de l’affirmative action, en français sous le terme connoté de discrimination positive. Par des quotas et un usage à rebours de mécanismes de sélection, il s’agit de susciter des compensations pour des individus issus de groupes minoritaires désavantagés : sur ce point, l’appartenance ethnique, tenue pour un handicap, est davantage prise en considération que le mérite individuel, de façon négative. Toutefois, le but n’est pas d’en faire un privilège en contexte sélectif, mais de parvenir à un rééquilibrage à terme, ce qui amène à dissocier les intentions et les objectifs simples des effets indirects. Le sociologue français Danilo Martucelli, critique envers ces dispositifs sur leurs effets, décèle une « dialectique non isomorphe » entre l’équité et la différence, aboutissant à une surenchère de différenciatio. Notons que cette question est aux confins de considérations purement économiques, ce qui justifie un traitement subséquent sur ces derniers aspects.

Religion

            La discussion sur les dimensions religieuses du multiculturalisme ne nécessite pas de s’inscrire dans les débats sur la définition de la religion. Nous nous contenterons de relever plusieurs éléments qui sont associés aux appartenances religieuses. En effet, il est possible de relier les croyances et les pratiques exprimées dans la société civile, sources potentielles de conflits de normes vis-à-vis de la majorité, à la filiation et aux modes subjectivisés du croire que décrit Danièle Hervieu-Léger. Ces caractéristiques individuelles prennent place dans un cadre de pluralité où les institutions diverses se sont détachées des normes et de la tutelle religieuses, pour s’inscrire dans un cadre immanent, celui d’une société sécularisée. Charles Taylor remarque qu’un simple paradigme de la soustraction du religieux est insuffisant, préférant souligner que ce cadre immanent consiste surtout en de nouvelles conditions « optionnelles » et multiples du croire, non une seule soustraction institutionnelle ou un déclin des croyances. Dans la condition individuelle moderne, l’identité est conçue comme dissociée d’une référence institutionnelle exclusive, basée sur l’honneur attaché à un groupe, pour se placer en caractéristique subjective en-dehors des rôles sociaux : la dignité est ainsi conférée par une morale universaliste en-dehors de toute appartenance. L’accent mis sur l’authenticité ne valorise pas seulement les dimensions subjectives et émotives de l’affiliation, il alimente une quête de la reconnaissance, en public, de différences qui ne sont pas cantonnées au privé.

Multiculti 7Par conséquent, dans ce cadre, les conflits entre les normes internes et les normes externes, issues d’une majorité et à la neutralité imparfaite, ressortent de politiques publiques qui peuvent faire, ou non, le choix de la reconnaissance : c’est notamment le cas des conflits entre des libertés fondamentales, fussent-elles d’expression, vestimentaires ou alimentaires au quotidien de par l’association à la liberté de culte et de croyance, et les normes du régime démocratique libéral, dont la neutralité religieuse des institutions de l’Etat. Un cas notable est l’arrêt de la Cour suprême américaine de 1986 Goldman c. Weinberger, statuant que les impératifs de l’organisation militaire primaient sur l’expression de certaines libertés religieuses, en l’occurrence le port constant d’une kippah par un militaire également rabbin orthodoxe. À l’inverse, des solutions inscrites dans les politiques de la reconnaissance peuvent être des dérogations, comme les accommodements raisonnables au Canada, sans aller nécessairement jusqu’à des modifications substantielles en droit ou de nature à contester d’autres droits fondamentaux. Ainsi, selon Charles Taylor et Jocelyn Maclure, les politiques de la reconnaissance des différences religieuses tiennent à ce que, «  [dans] les sociétés où prévalent les libertés de conscience, d’expression et d’association, la religion ne peut tout simplement pas être contenue à l’intérieur des strictes limites du domicile et des lieux de culte. »

            Une autre question est celle du poids relatif de ces prescriptions, au-delà du simple critère de la sincérité des croyances, ainsi que de leur nature à faciliter l’intégration ou, justement, de leurs limites dans cet objectif selon les contextes. La réduction à cette appartenance confessionnelle est un défaut évident de certaines approches multiculturalistes. L’anthropologue Thomas Hylland Eriksen remarque ainsi que « [des] agents qui ne se comprennent pas, quand ils discutent de religion, peuvent très bien s’entendre quand ils parlent de football. »

Questions urbaines et économiques

            Ce dernier point vient compléter les deux discussions antérieures, également pour en relativiser certains axes. Plusieurs auteurs cités ci-dessus, plutôt des sociologues et anthropologues que des philosophes, s’accordent sur les problèmes ignorés par une certaine approche interprétative concernant un contexte économique propre au dernier demi-siècle. Plusieurs de ces thèmes, sur les tensions entre normes, ou entre communautés et société, ne sont pas neufs. La discussion théorique sur les changements de rapports intra-communautaires liés au développement d’une division sociale du travail, instaurant une nouvelle forme de solidarité organique, remontent à Emile Durkheim, notamment à ses paragraphes sur les conséquences anomiques de ce nouveau lien social dominan. Or, le questionnement sur le multiculturalisme suppose un changement intellectuel particulier, qui prend la persistance et la création de particularismes au sérieux, sans les réduire ni à un simple prolongement d’inégalités, ni au retour des pensées traditionalistes voire racistes, sous les habits de l’incitation à la différence culturelle. Il suppose également de ne pas réduire cette situation à un pluralisme politique imparfait, ou revenu en arrière, sans se tenir à une tolérance simple à partir de principes fondamentaux acceptés par tous.

            Les politiques du multiculturalisme, qui sont donc distinctes du premier niveau de l’état de fait pluraliste, sont en grande partie adoptées dans un contexte de conflits de normes en société civile, c’est-à-dire plutôt urbain. Ainsi, une partie collective de ces politiques s’insère dans des politiques de la ville et des politiques d’éducation sur des dérogations ou des ajouts aux programmes basiques pour les minorités qui en ont la capacité. La double critique apportée à ces dispositifs vise, d’une part, la substitution d’une politique de la reconnaissance à une politique de la redistribution, et d’autre part, des situations potentiellement aliénantes pour l’éducation des esprits au sens critique[23].

            Il faut également remarquer que l’affirmation publique d’une identité n’est pas nécessairement dans l’intérêt, ni même dans le choix pratique d’individus issus de minorités sur le marché du travail. Thomas Hylland Eriksen souligne ainsi que l’assignation mutuellement perçue des communautés indienne, noire et blanche à certaines branches respectives de l’économie nationale à Trinidad-et-Tobago est « normative » contre le droit, et qu’elle s’est auto-entretenue ; les « transfuges », par exemple des journalistes issus de la minorité indienne, s’adaptent à ce contexte en suspendant temporairement leurs appartenances au travail[24].

            Ainsi, les différents critères d’attribution de l’identité ne sont pas consensuels, ce qui a des répercussions sur les débats autour du multiculturalisme, notamment suite à la première décennie du XXIe siècle. Si certains y voient le passage d’un multiculturalisme de l’espérance à un multiculturalisme de la peur, le terme est bien devenu une notion fortement polémique, notamment lorsque, à quelques jours d’intervalle, Angela Merkel et David Cameron l’ont utilisé comme cible en 2011. Il n’en reste pas moins que les questions associées aux politiques de la reconnaissance demeurent pertinentes et suscitent une critique constructive du cadre d’élaboration des politiques publiques, souvent détaché des aspérités sociales.



 Song, Susan, « Multiculturalism », Stanford Encyclopedia of Philosophy, hiver 2010, p.1-3, consulté en ligne le 25 octobre 2012 sur http://plato.stanford.edu/archives/win2010/entries/multiculturalism/

 Taylor, Charles, Multiculturalisme…, p.58

Wieviorka, Michel, « Culture, société et démocratie », in Wieviorka, Michel (dir.), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1997 (1ère éd. 1996), p.11-60

 Song, Susan, « Multiculturalism », p.2-3

 Wieviorka, Michel, « Culture, société et démocratie, p.11-60

 Barth, Fredrik, « Les groupes ethniques et leurs frontières », in Poutignat, Philippe et Jocelyne Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité, Paris, P.U.F., 2008 (1ère éd. 1995), p. 203-249

 Eriksen, Thomas Hylland, “The Cultural Contexts of Ethnic Differences”, Man, Vol.26 N°1, 1991, p.130 (traduction libre)

 Wieviorka, Michel, « Culture, société et démocratie », p.11-33

 Taylor, Charles, Multiculturalisme…, p.72-84

 Gutmann, Amy, « Introduction » in Taylor, Charles, Multiculturalisme, Différence et Démocratie, p.13-39

 Martucelli, Danilo, « Les contradictions politiques du multiculturalisme », in Wieviorka, Michel (dir.), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1997 (1ère éd. 1996), p. 61-82

 Hervieu-Léger, Danièle, « La religion, mode de croire », p. 140-154 in Caillé, Alain (dir.), Qu’est-ce que le religieux ?, Paris, La Découverte, 2012, 328 p.

 Taylor, Charles, L’âge séculier, Paris, Seuil, 2011(1ère éd. 2007), p. 723-749

 Berger, Peter L., “On the Obsolescence of the Concept of Honor”, p. 172-81 in Hauerwas, Stanley et Alasdair MacIntyre (dir.), Revisions: Changing Perspectives in Moral Philosophy, Notre Dame (Indiana), Notre Dame University Press, 1983, 286 p., consulté en ligne le 26/10/2012 sur http://altervsego.hypotheses.org/

 Taylor, Charles, Multiculturalisme, Différence et Démocratie, p. 41-55

 Maclure, Jocelyn et Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience, p. 37-42

 Song, Susan, “Multiculturalism”, p. 6-7

 Maclure, Jocelyn et Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience, p. 54

 Eriksen, Thomas Hylland, “The Cultural Contexts of Ethnic Differences”, p.141 (traduction libre)

 Durkheim, Emile, De la division du travail social, Paris, P.U.F., 2007 (1ère éd. 1893), p. 343-390

 Wieviorka, Michel, « Culture, société et démocratie », p.11-60

 C’est notamment la faiblesse de l’approche du politologue Giovanni Sartori, pour lequel la reconnaissance en société multiethnique est incompatible avec la tolérance caractéristique des sociétés modernes, faisant le lit des extrémismes et des oppressions, explications qu’il détache artificiellement des conditions économiques. Voir Sartori, Giovanni, Pluralisme, Multiculturalisme et Etrangers, Essai sur la société multiethnique, Paris, Editions des Syrtes, 2003 (1ère éd. 2000), p. 13-50

 Song, Susan, “Multiculturalism”, p. 9-11

 Eriksen, Thomas Hylland, “The Cultural Contexts of Ethnic Differences”, p. 135-137