Dossier (1): Qu’est-ce que le multiculturalisme ? Tentative de définition a minima (Partie 1)

Multi 3The arguments revolving around multiculturalism evoke a long opposition in political philosophy and social thinking between individuals and traditions, but they place these terms within recent institutional realities. Indeed, the contemporary relevance of this debate is outlined by the extent to which the diversity of origins, whether ethnic or religious, is taken into account besides the inequality of incomes as a parameter of public policies. Nevertheless, the ambiguity of the term “multiculturalism” requires confronting different definitions before questioning it more precisely.

            Le terme multiculturalism  apparait dans l'Oxford English Dictionary en 1989. Cette institutionnalisation du mot est le résultat de l'usage croissant de celui-ci dans les débats entre chercheurs et dans la société civile. Pour autant, est-il possible de donner une, et une seule, définition de ce qu'est le multiculturalisme ? Le terme est utilisé dans des contextes nationaux et scientifiques distincts. Cela rend difficile d'appréhender une fois pour toutes ce qu'est le multiculturalisme.

Avec la multiplication des travaux de recherche sur le sujet, et donc la multiplication des points de vue, A. Gordon & C. Newfield en sont arrivés à la conclusion que : « Yet as the term « multiculturalism » has appeared more and more frequently in current social and cultural debates, its meanings have become less and less clear[2]

            Joe Kincheloe et Shirley Steinberg  vont encore plus loin puisqu'ils affirment qu'avec la prolifération du terme, « Multiculturalism means everything and at the same time nothing[3]. » Face à cet éclatement qui rend le terme de moins en moins clair et de plus en plus polysémique, quels sont les éléments que nous pouvons tout de même tirer pour dégager une définition a minima du mot multiculturalisme? Nous préférons dégager ici un socle commun sur lequel chaque conception du multiculturalisme s'appuie, plutôt que de présenter toutes les définitions qui ont pu être données du mot. Nous aurons l'occasion de discuter des différentes définitions en revenant sur les multiples débats qui traversent le monde anglo-saxon et européen à propos de ce que doit être le multiculturalisme. Pour mener à bien notre tâche, il semble indispensable de revenir sur le contexte d'apparition du terme, cela nous permettra de mieux comprendre les acceptions contemporaines du mot.

Le contexte d'apparition du terme multiculturalisme

Multiculti 1Le concept de multiculturalisme germe dans le monde anglo-saxon dans les années 1970-1980, d'abord au Canada et en Australie, puis aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Nouvelle-Zélande[4]. Pour comprendre l'émergence du multiculturalisme dans ces pays, il faut revenir sur des évolutions de long terme. En effet, on peut dégager quatre forces qui ont travaillé en profondeur les sociétés contemporaines : 1) la mondialisation qui provoque un accroissement de la mobilité et des migrations ; 2) la diffusion du libéralisme politique et l'enracinement du principe d'égalité suite aux efforts intellectuels du XVIIIe siècle ; 3) la perte de repères et de reconnaissance de la part de nombreux groupes sociaux et individus ; 4) la montée de l'individualisme moderne où l'acteur se tourne vers lui-même pour se définir. Ces quatre tendances ont fait émerger la problématique centrale du multiculturalisme, celle de la différence.

            Si l'on prend le cas des États-Unis, A. Semprini a mis en exergue cinq aspects[5] pour y expliquer le développement du multiculturalisme : la présence de populations autochtones, l'importation massive d'esclaves d'Afrique occidentale, la présence parmi les premiers colons de groupes religieux, l'origine anglo-saxonne des élites économiques et politiques, le rôle de l'immigration dans le peuplement du pays. Dans cette analyse, on retrouve la plupart des quatre forces que nous avons mises en exergue plus haut. La mobilité, qui doit être mise en lien avec l'accentuation du processus de mondialisation, est source de diversité culturelle. M. Doytcheva va dans ce sens :

         « La rupture avec le pays d'origine est moins accusée, jamais définitive ; les identités ethniques demeurent vivaces ; moins qu'hier, les populations étrangères sont aujourd'hui enclines à se débarrasser d'attaches et d'identités particulières, cependant que, dans les pays, la perception et la construction sociale des altérités les propulsent sur le devant de la scène, faisant de l'ethnicité la « nouvelle question sociale[6]. »

            Deux attitudes font émerger une même problématique, un même débat : d'un côté, la volonté de l'immigrant de garder un lien avec sa culture d'origine, de l'autre, le regard des populations du pays d'accueil sur ces immigrants. A cette prise en compte du multiculturalisme en tant que fait social (et sur lequel nous reviendrons dans la deuxième partie) doivent être ajoutée la diffusion du libéralisme politique et l'enracinement de l'exigence d'égalité au sein des démocraties occidentales.

Multiculti 4Ces deux éléments permettent la prégnance d'affirmations identitaires, le développement des idéaux et des luttes pour la reconnaissance[7]. En effet, l'héritage anglo-saxon a modélisé la théorie de la pratique politique à travers deux principes : « la primauté accordée à l'individu, considéré comme un être rationnel et responsable, et l'importance attribuée aux libertés individuelles – d'opinion, d'expression de vote – considérées comme des conditions indispensables à l'exercice du libre arbitre et donc à l'identification des principes pouvant orienter les choix moraux, politiques de chaque individu[8» On voit que la tradition libérale s'inspire d'un modèle de société « opératoire »[9], selon l'expression de Charles Taylor : elle a pour objectif de mettre les individus en condition de poursuivre leurs buts, et elle s'interdit de retenir un but particulier comme plus digne d'être poursuivi qu'un autre. « L'autonomie laissée aux individus attribue une priorité à la société civile. Les institutions doivent évoluer pour garantir aux individus l'égalité des chances et la liberté de choix qui constituent le fondement du modèle opératoire[10]» L'époque moderne fait émerger le principe « d'une identité libre et individualisée » en mettant fin à « un système qui faisait dériver l'identité de statuts sociaux rigides » et collectifs[11].

            Ce nouveau contexte inspire l'idée d'une valorisation de l'identité individuelle mais cette évolution a provoqué une carence de reconnaissance chez les individus eux-mêmes. En effet, « la reconnaissance, qui est cruciale dans le développement de l'identité, n'est plus garantie a priori, elle est improbable »[12]. C'est C. Taylor qui souligne cette nouvelle difficulté : « Ce qui est apparu avec l'époque moderne n'est pas le besoin de reconnaissance, mais les conditions dans lesquelles la tentative, pour être reconnue, peut échouer[13]» Dans ce contexte, le multiculturalisme appelle à une politique de reconnaissance, « un système garantissant à tous une égale reconnaissance sociale [...][14] »

Multiculti 3Cette quête s'inscrit bel et bien dans le processus de valorisation de l'identité individuelle. Le multiculturalisme a partie liée avec l'individualisme moderne : « L'identité semble désigner en effet des formes personnalisées, individualisées de culture, qu'on s'approprie certes en commun avec d'autres, mais qui sont souvent dépourvues de solides attaches communautaires. L'éclosion des identités, depuis les années 1960, en Occident répondrait, d'après Charles Taylor, au développement de l'idéologie de l'épanouissement de soi, chère à l'individu moderne »[15].

            Ces changements qui font émerger le concept de multiculturalisme provoquent aussi un changement de paradigme, au sens de Thomas Kuhn, dans le domaine des sciences sociales. D. Parsanoglou évoque un « tournant culturel » dans les années 1970[16]. Le paradigme précédent, fondé sur le concept de classe sociale, a été détrôné pour un nouveau paradigme où prédomine celui de culture. «Une conséquence directe de ces déplacements est le remplacement de la notion d’inégalité par la notion de différence. Par conséquent, ce qui divise les groupes – conçus comme des groupes culturels et non plus comme groupes sociaux – c’est la différence entre eux[17]

Qu'est-ce que le multiculturalisme ?

            Les auteurs s'accordent généralement sur deux définitions du terme : le multiculturalisme comme caractéristique de fait de la diversité culturelle dans les sociétés, et le multiculturalisme comme « régime socio-politique[18]» ou programme institutionnel. Autrement dit, le multiculturalisme contemporain est un questionnement sur la différence observée en tant que réalité concrète : Comment peut-on traiter la différence ? Quelle place doit-on lui attribuer au sein d'un système social ?

            Le multiculturalisme apparaît comme la définition d'une situation et d'une réalité : presque toutes les sociétés sont multiculturelles, hétérogènes. « La différence est avant tout une réalité concrète, un processus social et humain, elle est mise en œuvre par les hommes dans leurs pratiques quotidiennes et est incarnée dans des processus historiques[19]» En ce sens, le multiculturalisme semble désigner une caractéristique de fait des sociétés contemporaines, composées d'individus de milieux sociaux, de convictions religieuses, d'origines ethniques ou nationales différents. Dans cette acception, le multiculturalisme est synonyme de cosmopolitisme. Mais cette multiculturalité est-elle vraiment nouvelle ? Non, il convient de rappeler que cette diversité n’est pas du tout une caractéristique propre aux sociétés contemporaines. « La diversité linguistique et culturelle en Europe était beaucoup plus importante au Moyen Age qu’aujourd’hui. [...] Ce qui change aujourd’hui, c’est que les gens ont conscience, (ou ils ont le droit d’être conscients) de leur différence culturelle et peuvent l’utiliser comme un moyen de pression politique[20]. » De même, M. Doytcheva souligne[21] que des empires se sont construits sur la reconnaissance de diverses composantes nationales, ethnoraciales, religieuses, culturelles (on peut penser à l'empire ottoman, tsariste, Habsbourg). Toutefois, ces organisations politiques n'étaient pas démocratiques.

            C'est sur ce point précis qu'on peut qualifier la spécificité du multiculturalisme comme concept de changement institutionnel. Il propose de combiner les principes d'une reconnaissance culturelle avec ceux des libertés et des droits individuels, ainsi que d'égalité et de justice sociale. Le multiculturalisme, dans son acception contemporaine, appelle un rôle actif et positif de la part des pouvoirs publics. Ainsi, dans sa définition première, il permet une « reconnaissance explicite du soubassement pluriel de la société[22]» En effet, le principe de la valorisation des identités est inhérent à la pensée multiculturaliste, ce qui le fait glisser vers un deuxième niveau incluant un programme politique. M. Bénichou définit parfaitement ces deux acceptions :

« Soit le multiculturalisme consiste en la coexistence de plusieurs cultures dans un même pays – une définition qui s'épuise donc dans la seule description d'un état social. Soit, plus ambitieusement, il signale la valorisation puis la promotion du même pluralisme culturel et implique donc des mesures dans ce sens de la part de l'État, voire suppose tout un régime socio-politique précis [...][23]

            Le multiculturalisme se détermine entièrement à travers ces deux acceptions parce qu'elles sont en réalités indissociables. La première acception « vaut comme diagnostic appelant alors inévitablement à une refondation du régime socio-politique[24]. » Le multiculturalisme est autant un fait qu’une valeur. Aujourd’hui, le débat porte moins sur le constat sociologique de la différence culturelle ou de l’hétérogénéité des sociétés modernes, que sur le problème de la reconnaissance institutionnelle d’identités collectives ou individuelles.

Multiculti 6Dépassant les termes du « pluralisme », conception proprement démocratique qui valorise la pluralité, mais ne propose pas pour autant de la transcrire dans l'ordre social, moral et politique, le multiculturalisme devient un programme, un concept de changement institutionnel, qui non seulement reconnaît l'existence et admet la valeur de collectivités et de modes de vie historiquement particuliers, mais se propose de l'inscrire dans les institutions et les normes politiques, il se fait normatif[25]. C’est ce point déstabilisant que visent ses détracteurs. En effet, le multiculturalisme, ainsi entendu, prévoit de valoriser la différence culturelle par le droit et la mise en place de droits culturels. Nous passons donc à la prise en compte et non plus l'ignorance des différences. « Tel est le projet du multiculturalisme qui en appelle à une adaptation des structures de la société nationale – services publics, école, emploi, citoyenneté et représentation politique – afin, de « désinstitutionnaliser »[26] [formule de Nancy Fraser] une norme culturelle dominante. »[27] L'ensemble des plans, programmes, procédures et stratégies qui visent à prendre en compte ces différences sont souvent inclus sous le terme anglais de l'affirmative action ou discrimination positive. C'est le Canada qui, en premier, officialisera cette politique d'ouverture avec l'adoption de la Charte canadienne des droits et libertés (1982) et la Loi sur le multiculturalisme canadien (1988).

            Nous parlions précédemment d'une tentative de définition à minima du multiculturalisme. En effet, nous pensons que le multiculturalisme se présente globalement comme 1) une politique de reconnaissance d'entités culturelles fondée sur l'idée de l'équivalence a priori des cultures, et que 2) cette reconnaissance devient politique et se traduit par une série de droits spécifiques, par des systèmes de représentations et de participations collectives, par des « actions positives ». Autrement dit, à la question de la reconnaissance ou non de la différence culturelle dans la sphère publique, à la suite de la problématique formulée par Charles Taylor[28], les tenants du multiculturalisme répondent par l'affirmative. En se montrant ouverts à la diversité et la différence culturelles, ils s'opposent l’intégration républicaine « à la française[29]. » Mais lorsqu'il s'agit de définir concrètement le nouveau régime socio-politique et d’envisager ses applications, les désaccords apparaissent. C'est pour cela qu'il existe des multiculturalismes au pluriel, résultats d'une pluralité de définitions. Le plus souvent, l’identité est le point de divergence au sein des débats sur le multiculturalisme. Il suffit de comparer les approches de Will Kymlicka et de Charles Taylor pour s'en convaincre.

            Le philosophe canadien libéral Will Kymlicka, dans son ouvrage Multicultural Citizenship,développe sa proposition de gestion politique de la différence culturelle. Il distingue deux types de sociétés : les sociétés multinationales et les sociétés multiethniques. Au sein des premières, existent des minorités nationales, à savoir des populations autochtones. Ces minorités méritent, selon Kymlicka, des droits particuliers parce qu’elles sont territorialement concentrées. Le second type de sociétés comprend celles qui « accueillent » des immigrés ; pour ces derniers, Will Kymlicka suggère qu’ils ont abandonné volontairement leurs pays et par conséquent le droit à leurs cultures[30]. Dans une autre optique, Charles Taylor défend l'idée d'une obligation légale d'accommodement visant à protéger la liberté individuelle de conscience et de religion. Dans ce cadre, un individu peut demander un accommodement dès lors qu'il « croit sincèrement que sa foi [il peut s'agir d'une croyance séculière] lui prescrit une pratique ou un acte donné »[31]. Pour justifier une conception subjective de la liberté religieuse, seul le critère de « sincérité de la croyance »[32] est pris en compte.

 

>Voir aussi: Multiculturalism: France and Britain's diverging approaches



Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, La Découverte, Paris, 2011(1ère éd. 2005), p. 7

Gordon, A. & C. Newfield (dir.), Introduction, in : Mapping Multiculturalism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996, p. 1. Cité par Dimitris Parsanoglou , « Multiculturalisme(S) », Socio-anthropologie [En ligne], N°15 | 2004, mis en ligne le 15 juillet 2006, Consulté le 28 octobre 2012. URL : http://socio-anthropologie.revues.org/index416.html

Kincheloe, J. & S. Steinberg, Changing Multiculturalism, Buckingham, Open University Press, 1997, p. 1. Cité par Dimitris Parsanoglou , « Multiculturalisme(S) »,

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 5

Semprini, Andrea, Le multiculturalisme, PUF, coll. « Que sais-je ? », Paris, 1997, pp. 5-28.

Wieviorka, Michel (dir.), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, La Découverte, Paris, 1996.

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 10.

Semprini, Andrea, Le multiculturalisme, p. 14.

Taylor, Charles, Multiculturalisme, Différence et Démocratie, Paris, pp. 77-84

Semprini, Andrea, Le multiculturalisme, p. 14.

Bénichou, Meidad, Le multiculturalisme, Bréal, 2006, p. 16.

Ibid., p. 16.

Taylor, Charles, Multiculturalisme. Différence et démocratie, pp. 52-53.

Bénichou, Meidad, Le multiculturalisme, p. 17.

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 12.

Parsanoglou, Dimitris, « Multiculturalisme(S) »

Parsanoglou, Dimitris, « Multiculturalisme(S) »

Bénichou, Meidad, Le multiculturalisme, p. 17.

Semprini, Andrea, Le multiculturalisme, p. 5.

Parsanoglou, Dimitris, « Multiculturalisme(S) »

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 10.

Bénichou, Meidad, Le multiculturalisme, p. 12.

Ibid., p. 11.

Ibid., p. 11.

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 9.

Fraser, Nancy, Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2005.

Doytcheva, Milena, Le multiculturalisme, p. 15.

Taylor, Charles, Multiculturalisme. Différence et Démocratie, p. 84-99.

Parsanoglou, Dimitris, « Multiculturalisme(S) »

Song, Susan, “Multiculturalism”, Stanford Encyclopedia of Philosophy, hiver 2010, p. 4-7, consulté en ligne le 25 octobre 2012 sur http://plato.stanford.edu/archives/win2010/entries/multiculturalism/

Maclure, Jocelyn et Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience, La Découverte, Paris, 2010, p. 105.

Ibid., p. 105.