Exercice des cultes et laïcité en prison (partie 4)

In this fourth article, after having pointed out some dysfunctions relative to religion in detention, our aim here is  to raise the issue of the consequences they may lead to, but we also try to underline the positive role religion and religious actors can play in prison, for the detainees, but also for the functionning of the whole institution in daily life.

Symbole d’appartenance à une communauté particulière, l’appartenance religieuse peut s’avérer être une source de problèmes en détention. La tentation  du repli sur sa propre communauté religieuse peut en effet déboucher sur la formation de clans au sein des prisons et par conséquent menacer la cohésion de l’organisation carcérale. Or, en tant qu’institution républicaine, la prison se doit de garder le pouvoir et le contrôle sur ses détenus afin d’éviter tout débordement et de maintenir la sécurité en son sein.

 

 

Les dangers du prosélytisme religieux

Dans ces conditions, aborder le thème de la religion en prison conduit inévitablement à s’intéresser à la menace que constitue le prosélytisme, phénomène émanant de toutes les religions et mené par des intégristes cherchant à convertir les autres détenus à leur cause. Dans cet article nous mettrons davantage l’accent sur le fondamentalisme islamique ; non pour des raisons essentialistes à savoir que par nature la religion musulmane serait plus encline qu’une autre à ce genre d’extrémisme, mais tout simplement parce que c’est la religion la plus présente dans le milieu carcéral.

Aussi, nous pouvons nous demander quelles sont les modalités du prosélytisme islamiste en prison et quel est l’impact de ce phénomène sur la vie collective du milieu carcéral.

« Non, la prison n’est pas l’un des lieux privilégiés de la formation des intégristes musulmans », précise d’emblée Farhad Khosrokhavar en guise d’introduction à son chapitre consacré aux islamistes dans son ouvrage L’islam dans les prisons.

Il est important selon lui de garder à l’esprit que l’islam radical reste marginal, même dans le milieu carcéral. De plus, beaucoup de prisonniers d’origine musulmane disent se tenir à l’écart des « barbus » dont ils ne partagent pas l’interprétation radicale de la religion. Ce phénomène, marginal selon l’auteur, impressionne néanmoins l’opinion publique française et ce notamment depuis l’incarcération des terroristes responsables des attentats de 1995.

Malgré tout la menace du prosélytisme islamiste demeure réelle en milieu pénitentiaire. En premier lieu, les islamistes ciblent les détenus identifiés comme musulmans, quand bien même ces derniers se seraient éloignés de la religion. Ancien directeur de prison, Olivier Maurel analyse dans son ouvrage intitulé Le Taulier, trois phases dans l’endoctrinement des détenus par les intégristes musulmans : dans un premier temps, ceux qui se revendiquent de l’islam radical commencent par un endoctrinement strictement religieux de leurs codétenus, endoctrinement basé sur la stricte observance des rituels tels que le jeûne et la prière, puis intègrent les nouveaux à un groupe soudé pour finalement développer un réseau d’entraide.

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La formation de réseaux à l’intérieur des prisons

De tels réseaux peuvent parfois s’avérer précieux pour les détenus dans un univers violent, où l’individu livré à lui-même est vulnérable face aux clans basés sur l’appartenance ethnique (Maurel cite à titre d’exemple les « Corso-Marseillais », les Antillais ou encore les gens du voyage) qui se constituent en prison. Aussi, la conversion à l’islam radical peut être le fait de prisonniers marginalisés ne faisant partie d’aucun de ces clans et aspirant à la solidarité et à la protection qu’offrent ces derniers.

En réalité, cette radicalisation est une dérive de la pratique religieuse habituelle qui cherche avant tout à créer des solidarités entre les individus. Or, comme nous l’avons développé dans l’article précédent, le manque d’aumôniers, en particulier d’imams dans les milieux carcéraux semble d’autant plus préjudiciable qu’il semblerait que ce soit cette présence qui permettrait le mieux d’enrayer tout phénomène de dérive, toute auto-proclamation anarchique d’autorité religieuse.

Un manque de respect de la religion à l’origine des tensions ?

L’isolement et l’aspiration à intégrer un groupe pour en retirer protection et solidarité sont-ils les seuls facteurs explicatifs de la conversion de certains prisonniers à l’islam radical ?

Lorsqu’un prisonnier n’a droit qu’à une serviette en guise de tapis de prière, qu’il est dérangé par le personnel pénitentiaire au moment du culte, ou encore lorsqu’il lui est difficile de manger halal ou de jeûner, la tension et la haine peuvent augmenter très rapidement, le prisonnier se sentant bafoué dans ce qu’il a de plus intime. En outre, la vie au quotidien dans un lieu imposé avec des personnes qu’ils ne connaissent pas peut accroître, chez les détenus, la tentation du repli identitaire : le besoin de savoir qui on est et à quelles valeurs on est attaché y serait ainsi exacerbé. Les intégristes l’ont parfaitement compris et exploitent dès lors ce terreau fertile.

Par ailleurs, comme ils vivent dans un environnement vivant dans un environnement étranger et plus violent que celui dans lequel ils sont habitués à vivre, les détenus musulmans peuvent vouloir s’accrochent à des valeurs religieuses  en pensant qu’elles les aideront supporter la détention.

Aussi, la rencontre entre cette aspiration à vivre au sein d’une communauté de personnes partageant les mêmes valeurs, et la frustration due à l’absence de  respect des pratiques parfois rencontrée par les prisonniers, peut potentiellement conduire un certain nombre de détenus musulmans à rejoindre les intégristes, ces derniers étant parfaitement conscients de ces logiques et cherchant dès lors à les exploiter au maximum.

Comment enrayer l’engrenage de la radicalisation religieuse ? Quand bien même la majorité des détenus musulmans ne partage pas les positions extrémistes des islamistes, de quelle manière endiguer le prosélytisme ?

Contre le prosélytisme extrémiste : la religion est-elle la solution ?

« S’il s’en trouve parmi vous qui pensent qu’ils sont envoyés pour "évangéliser" les prisonniers et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous devons les assister en toutes manières par nous et par autrui : faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est cela le plus juste...» (Saint-Vincent de Paul (1581-1660), premier aumônier des prisonniers)

Contre toutes ces dérives et les menaces qu’elles font peser sur l’équilibre au sein des établissements pénitentiaires, il est tentant de voir une réponse dans les discours religieux modérés tenus par les aumôniers, lesquels sont autorisés à parler avec les détenus et même à s’entretenir individuellement avec eux dans leurs cellules ainsi qu’à organiser des célébrations dans la salle polycultuelle1 de la prison. Parce qu’ils revêtent un statut d’homme de religion reconnu, (prêtre ou imam), les aumôniers jouissent de fait d’une forte légitimité parmi les prisonniers, une légitimité a priori plus grande que celle accordée au personnel pénitentiaire qui méconnaît leurs pratiques religieuses.

Ainsi, les ministres du culte sont voués à exercer un rôle crucial au sein des prisons. Très concrètement, ils peuvent encadrer les prisonniers, leur apporter une aide morale, les aider à se réinsérer en portant de nouvelles valeurs et peuvent également les aider à effectuer une réflexion sur eux-mêmes et sur les actes qu’ils ont commis. Ici, l’espérance spirituelle de la rédemption n’est pas à évacuer : certains clercs ont en effet le pouvoir d’absoudre l’homme des fautes commises quand celui-ci manifeste des formes de repentance sincères et change son comportement en conséquence.

« La présence institutionnelle de la religion conforte de manière indirecte l’institution dans ses objectifs sécuritaires, punitifs et de réinsertion. L’assistance spirituelle est donc devenue, de nos jours, active non seulement au niveau de la réhabilitation mais il est incontestable qu’elle joue malgré elle et de manière non intentionnelle aussi un rôle de contrôle – ne serait-ce que par son apport à la pacification des conflits et à l’aide au contrôle de soi-même. »

(École d’études sociales et pédagogiques de Lausanne, « Enjeux sociologiques de la pluralité religieuse dans les prisons suisses ».)

 

« Trouver le chemin qui ne les ramènera pas en cellule »

L’aumônier, quelle que soit son obédience, est un interlocuteur privilégié pour le prisonnier, il peut prendre du temps avec lui personnellement, alors que la vie quotidienne du détenu est imprégnée de vie communautaire. L’aumônier est donc une personne d’écoute. Pour Manuel Azogui, aumônier juif dans la prison de Fleury-Mérogis : « il ne faut pas essayer de les comprendre, ni de cultiver la compassion, il faut juste les aider à trouver le chemin qui ne les ramènera pas en cellule. Son devoir, dit-il : « planter au fond de leurs cœurs la graine de la foi juive, qui prendra pour donner de beaux fruits ou qui ne prendra pas, le tout est d’essayer de sauver des âmes ». (extrait de Communauté online, la voix juive de France).

A l’origine, la prison française s’est construite sur des présupposés communs ou du moins parallèles à ceux de l’Eglise, notamment chrétienne, puisque c’est elle qui était dominante au moment de la création des institutions carcérales au XVIIIème siècle. Elle parie sur le fait que le prisonnier peut se racheter de ses fautes. « L’Église n’a donc eu de cesse de prodiguer aux personnes détenues une aide spirituelle en venant à leur rencontre pour leur rappeler qu’ils possèdent en eux le pouvoir de faire le bien. » comme le souligne à juste titre le dernier numéro de Passe-muraille, publié par l’association Génépi.

Comme on a pu le remarquer dans les différents articles qui constituent jusque-là le dossier consacré à l’exercice des cultes et de la laïcité en prison, ce sont un ensemble de petits détails et d’incompréhension mutuelle sur la valeur de certains objets qui peuvent cristalliser des tensions entre les prisonniers et l’institution pénitentiaire. Dans son dernier numéro de Passe-Muraille, l’association Génépi relève très finement que « ici comme sur d’autres pans, le régime alimentaire est un bon exemple. Il rappelle que la question religieuse en prison se pose avant tout sur le détail du quotidien, avec son lot d’incompréhensions. » La vie en communauté quelles qu’en soient les causes et les buts s’ordonne sur des bases concrètes. Les pratiques religieuses et tout ce qu’elles impliquent pragmatiquement (prière, jeûne, etc.) doivent être pensées dans le cadre d’un « mieux vivre-ensemble » pour éviter toutes dérives et assurer le caractère officiel et institué de ses représentants.

« La prison doit être un appareil disciplinaire exhaustif […], elle doit prendre en charge tous les aspects de l’individu, son dressage physique2, son aptitude au travail, sa conduite quotidienne, son attitude morale, ses dispositions, la prison beaucoup plus que l’école, l’atelier ou l’armée, qui impliquent toujours une certaine spécialisation est « omni-disciplinaire » » (Michel Foucault, Surveiller et punir, p.273). Dans cette citation, Michel Foucault n’édicte pas un idéal de la prison auquel il donnerait son adhésion, mais décrit davantage un état de fait auquel la prison, telle qu’elle est mise en place, cherche au maximum à se plier. Dans l’étude que nous cherchons à mener, le but essentiel n’est finalement pas de dire si la prison devrait changer ou non sa structure, mais avant tout de montrer, comme le met en valeur de façon claire cette citation, un aspect essentiel de toute prison, à savoir son caractère global de microcosme sociétal. Elle doit donc statuer et avoir des prises de positions sur tous les domaines qui recouvrent la vie privée et publique d’un individu. Elle se donne pour but de transformer l’individu, afin qu’il se réinsère au mieux dans la société. Ainsi, prendre à cœur la dimension spirituelle de l’individu en tentant d’institutionnaliser, d’encadrer l’exercice des cultes dans le respect de ceux-ci mais aussi du principe de laïcité, de l’ordre public, des non-croyants, permettrait peut-être une meilleure insertion et un refoulement des dérives évoquées plus haut.

 

Ouvrir le champ à un apprentissage de la différence qu’elle soit culturelle ou cultuelle

La question qui se pose aussi à nous est celle de la pluralité des aumôniers de différentes obédiences dans un même lieu de liberté qui pourrait ouvrir le champ à un apprentissage de la différence qu’elle soit culturelle ou cultuelle. Comment la religion pourrait entrer dans une dynamique plus générale dans la prison pour ne plus être perçue comme un service qui se surajoute à ceux existant (au même titre que la bibliothèque par exemple), mais la façon dont elle pourrait intervenir non seulement au plan individuel mais aussi au plan collectif ?

Enfin sur ces questions précises du statut du religieux en milieu carcéral et de son adéquation avec le principe de laïcité à laquelle est tenue l’Etat français, nous nous attacherons dans les articles à venir à examiner de plus près les lois qui leur sont consacrées. Que dit à ce propos la juridiction française et plus particulièrement la loi de 1905 au sujet des droits de culte dans les prisons ? Dans quelle mesure est-elle compatible avec les exigences de la Cour Européenne des Droits de l’Homme ? Quelles sont précisément ces exigences en termes juridiques ? Voilà le tour d’horizon des questions auxquelles nous serons amenés à apporter des réponses dans les jours à venir.

 

1. Une salle polycultuelle est un endroit dans la prison qui est consacré à la célébration des offices religieux. Elle est utilisée par tous et ne fait pas l’objet de monopole de la part d’une religion particulière. Ainsi les églises, synagogues ou mosquées par exemple ne sont pas des lieux polycultuels.

2. Par cette expression, Foucault entend tout simplement la contrainte exercée sur les prisonniers en ce qui concerne leur liberté physique. Par exemple le fait de ne pas laisser les prisonniers aller et venir comme bon leur semble, leur faire faire des activités physiques à des horaires précis, leur restreindre la prise d’alcool, etc, est considéré par le philosophe comme un « dressage ».

>WRW Dossier Exercice des cultes en prison

Exercice des cutles en prison partie 1
Exercice des cultes en prison partie 2
Exercice des cultes en prison partie 3
Exercice des cultes en prison partie 5

Entretien avec Monsieur le Contrôleur général des lieux de privations de liberté

Entretien avec Claire Van den Bogaard