Exercice des cultes et laïcité en prison (partie 2)

Abstract:
During their incarceration, the detainees have to cope with four major issues concerning which they face difficulty in practicing their religion: the issue linked to the possession and respect of religious objects, the question of religious constraints in matters of food, the combination between the high points of each religion and life in prison and, eventually, the question of inequality in the number of chaplains affected to the requirements of each religion. In this article, we are going to raise the two first points.

DE LA DIFFICULTÉ D'EXERCER UN CULTE EN PRISON


Dans son rapport, J.-M. Delarue met l'accent sur plusieurs aspects de l'exercice d'un culte pour lesquels les détenus rencontrent fréquemment des difficultés. Il est ainsi possible d'énumérer quatre grands thèmes : la problématique liée à la possession et au respect des objets de culte, la question de la nourriture et des interdits alimentaires, la problématique de l'articulation des rites et temps forts des différentes religions avec les contraintes de la vie en prison et, enfin, la question des inégalités au regard du nombre d'aumôniers intervenants en prison pour chaque culte. Nous traiterons dans cet article des deux premiers, puis des deux suivants la semaine prochaine.

La problématique des objets de culte

De nombreux cas de non-respect d'objets religieux, ou d'interdiction pour les détenus d'en posséder sont en effet souvent signalés.
Pourtant, d'après l'article D439 du Code de Procédure Pénale, « les détenus sont autorisés à recevoir ou à conserver en leur possession les objets de pratique religieuse et les livres nécessaires à leur vie spirituelle. »
Dès lors, les individus emprisonnés devraient tout d'abord être en mesure de posséder et de garder avec eux, s'ils le souhaitent, les ouvrages de référence liés à leur culte (Bible, Coran...). Or, il s'avère que, souvent, cela leur est refusé, au motif que dans les lieux de détention, les détenus n'ont pas le droit d'avoir en leur possession dans leur cellule des livres reliés, mais simplement des livres à couvertures souples, pour des motifs de sécurité. Néanmoins, le contrôleur général des lieux de privation de liberté préconise qu'une exception soit faite concernant ce type d'ouvrages et exprime la volonté dans son rapport que « les ouvrages « nécessaires à la vie spirituelle » [puissent] être introduits, selon les voies prévues par le code de procédure pénale, notamment par les aumôniers, sans qu'il y ait lieu, en détention de faire la distinction entre ouvrages brochés et reliés » ; en effet, pour un certains nombre de détenus croyants et pratiquants, la possibilité de consulter à tout moment ces ouvrages religieux revêt pour eux une importance particulière au regard des réponses qu'ils peuvent y trouver face à certaines situations, questionnements, tout en leur apportant une forme de soutien moral.


La formation du personnel pénitentiaire : une nécessité

En second lieu, J.-M. Delarue explique que, si la possession d'objets à caractère religieux doit bien entendu être encadrée, il devrait être permis à chaque détenu de conserver ceux dont la nature, la forme, la taille etc. ne sont pas susceptibles de porter atteinte à la sécurité des autres membres évoluant au sein de la prison, ou du détenu lui-même, ce qui n'est pas toujours le cas.Néanmoins, il est nécessaire de souligner que la décision de priver les détenus de tels objets relève, dans la plupart des cas, moins d'une volonté de s'immiscer dans la vie spirituelle du prisonnier et de mettre des obstacles à la pratique de sa religion, que d'une incapacité du personnel pénitentiaire à distinguer ce qui est réellement religieux ou non, par manque de formation. Ainsi, il n'est pas question ici de jeter la pierre de manière générale à l'administration et au personnel pénitentiaire en leur prêtant des intentions qui ne seraient pas les leurs. C'est pourquoi il est important de faire en sorte qu'à terme, ce manque d'information soit pallié, et que le personnel pénitentiaire puisse identifier les objets de prière tels que les phylactères (dans la religion juive, chacun des deux étuis de cuir contenant un petit morceau de parchemin sur lequel sont inscrits quatre passages essentiels de la Loi, fixés par des lanières, lors de la prière, au front et au bras gauche) ou les ciboires (vase sacré, dans plusieurs liturgies chrétiennes, où l'on conserve les hosties consacrées, dans le tabernacle).

Enfin, il est primordial que les objets de culte soient respectés, quelle que soit la religion de celui qui les possède (« neutralité comme expression de la laïcité »). Ainsi, le contrôleur général des lieux de privation de liberté explique que, bien qu'il n'ait pu en vérifier la véracité, il a eu écho de nombreux comportements de mépris envers des objets à caractère religieux, et a été saisi de nombreuses plaintes relatives à « la disparition ou la dégradation volontaire de tels objets » ; pour exemple, de nombreux détenus musulmans se sont plaints de voir leurs tapis de prière souillés, dégradés. Ce type de comportement, au-delà du fait qu'il soit inadmissible, est une atteinte à la dignité même de la personne qui les possède, humiliée et voyant bafoué un de ses droits fondamentaux, à savoir sa liberté de culte.



La question de la nourriture et des interdits alimentaires

Autre problématique majeure concernant le fait religieux en prison, celle de la nourriture et des interdits alimentaires liés à certains cultes. En effet, plusieurs religions imposent des prescriptions alimentaires, que les détenus croyants sont libres de respecter ou non, selon leur degré de pratique. Et comme le souligne Jean-Marie Delarue, « la question des aliments prescrits est d'autant moins négligeable que celle de l'alimentation (quantités et qualité) est centrale pour toute personne privée de liberté. ». 


« On crève de faim sans viande »


De ce fait, l'impossibilité pour de nombreux détenus de pouvoir respecter les prescriptions alimentaires prévues par leur religion est d'autant plus mal vécue qu'une fois encore, elle atteint l'individu non seulement dans sa dignité d'être humain et de citoyen ayant droit, comme tout autre, à la liberté de pratiquer le culte de son choix, mais elle a également - ou peut avoir - des conséquences morales, voire physiques ; les détenus ainsi pris en tenaille entre la volonté de respecter certaines prescriptions religieuses et le besoin de se nourrir à leur faim se retrouvent face à des choix difficiles à faire et, bien souvent, font celui de la restriction alimentaire, au détriment de leur santé. C'est le cas, par exemple, de détenus de confession musulmane ou juive qui décident, faute de se voir proposer des menus halals ou cashers, de ne consommer que des repas végétariens, au risque de « crever de faim sans viande. ».
Or, comme le souligne le contrôleur général des lieux de privations de liberté, il n'y a aucune raison que l'on ne propose pas, à ceux qui le souhaitent, des menus répondant à des exigences alimentaires particulières, dès lors :
- qu'elles relèvent de prescriptions cultuelles,
- que les conditions du marché des aliments le permettent (ce qui est très généralement le cas aujourd'hui en France),
- que les détenus qui n'ont aucune prescription de quelque nature que ce soit ne subissent pas des contraintes alimentaires qui ne seraient pas les leurs (les personnes qui le souhaitent doivent par exemple pouvoir consommer du porc).
En outre, il est important de souligner que, d'une part, l'armée a déjà répondu positivement à des demandes similaires et que, d'autre part, les indications recueillies par le contrôleur général des lieux de privations de liberté, après étude, n'ont pas permis d'établir que le coût de tels menus serait supérieur au budget actuel consacré à l'alimentation dans les prisons puisque, au contraire, les prix apparaissent parfois inférieurs à ceux des produits habituellement achetés.

 

>WRW Dossier Exercice des cultes en prison

Exercice des cultes en prison partie 1
Exercice des cultes en prison partie 3
Exercice des cultes en prison partie 4
Exercice des cultes en prison partie 5

 

Entretien avec Monsieur le Contrôleur général des lieux de privations de liberté

Entretien avec Claire Van den Bogaard