Gulliver au pays des horloges à coucou…

AlphornsNous sommes tous des suisses alémaniques, voilà ce qui semblerait devoir être, à en croire les commentateurs, la devise de plus en plus de citoyens et de citoyennes européens, de droite ou de gauche confondus. A commencer par les droites françaises, dont certains représentants ‘ne se voulant plus à l’extrême’ se réjouissent devant la victoire des ‘oui’ de la votation du referendum helvético-alpin sur la limitation de l’immigration de masse, qui revient abruptement en arrière sur les accords bilatéraux signés il y a douze ans avec l’Union Européenne. Tels tenants désormais quasi-officialisés par les médias du National-populisme se congratulent d’y relever «un tournant positif contre les dogmes destructeurs du sans-frontiérisme mondial», voyant déjà peut-être s’ouvrir devant eux un boulevard vers les hauteurs vertigineux des stades, alors que les banquiers helvétiques leur ouvriraient enfin grands leurs coffre-forts et leur dérouleraient le tapis rouge-brun.

 D’autres composants plus classiques de ces mêmes droites manifestent une satisfaction plus discrète, mais néanmoins réelle, devant ce qui semble si bien les réconforter, voire les légitimer, dans leur choix stratégique de rapprochement avec la ligne populiste xénophobe, craignant que celle-ci ne finisse par trop bien réussir à leurs concurrents ultras. Pourtant, à y regarder de plus près, ils pourraient bien trouver moins de raisons de se congratuler. En tout cas, ils devraient prendre garde que le succès du oui helvétique dont ils se réjouissent tant ne soit du point de vue xénophobe même à double tranchant. Cette fois-ci les immigrés visés, ceux que l’on voudrait trier à la frontière, les refoulés potentiels, ce ne sont plus du tout eux, les basanés, les gens du dehors, d’un Sud menaçant et barbare, objets d’un inextirpable ressentiment postcolonial, c’est nous-mêmes, les ressortissants de l’Europe, et parmi ce nous, les français frontaliers. Est-ce que l’extrême droite elle-même se mettrait à crier ‘Vive le racisme anti-français ’ ? Plutôt étonnant, non ? Dans le genre ‘se tirer une balle dans le pied’, on croirait qu’on ne pourrait guère faire mieux.

Mais on le sait depuis le livre de Raphaël Liogier[1] du moins, le National-populisme n’est pas à une contradiction de près – c’est même là une de ses forces, sans doute la principale. Surtout depuis qu’il n’est plus ‘d’extrême droite’, justement, et qu’il peut impunément se prétendre tout et son contraire, c’est-à-dire depuis qu’il commence à devenir peut-être vraiment dangereux. ‘Extrême droite’, c’était  nostalgique et folklorique, antirépublicain et un peu tocard, un peu ‘bras-cassé’, même si cela assurait dans les officines et les services d’ordre. On pouvait s’en servir pour un sale boulot en Afrique ou pour mater un syndicat, mais il n’était pas carrossable, c’est-à-dire avouable, du point de vue politique. Comme on dit poliment, il se situait à des années-lumière d’avoir acquis ‘une culture de gouvernement’. Donc, il devait se contenter de survivre à la marge en servant à tout sauf à prendre le pouvoir. Y compris d’ailleurs, à ses adversaires de gauche, pour ‘triséquer’ la droite classique ; ou aux électeurs de droite, pour mettre périodiquement la pression plus ou moins discrètement sur leur propre camp afin d’obtenir un coup de barre plus (vraiment) à droite encore.

Mais nous sommes tous maintenant paraît-il des Suisses allemands. C’est-à-dire, si on en croit les oiseaux de malheur – et ils commencent à devenir aussi nombreux que dans le célèbre film d’Hitchcock ! – nous sommes objectivement  ‘à la fin de la Mondialisation’, à l’heure de la fermeture des frontières et du remontage des horloges à coucou. François Lenglet l’écrit en toutes lettres dans son livre[2] du même nom. Il s’agirait tout simplement – et sereinement ! – de la fin d’un cycle qu’il aurait découvert. Non pas de celui de Kondratiev, de l’accumulation asymptotique du capital (même si celui-ci serait semble-t-il approximativement de la même durée), débouchant périodiquement sur une bulle spéculative et puis une crise plus ou moins cataclysmique, mais celui de ses seuls symptômes : la libéralisation à outrance des échanges et de l’ouverture consécutive des frontières. Selon l’auteur en question, ce cycle serait ‘naturel’. Périodiquement, en temps de prospérité, la libéralisation et l’ouverture seraient portées à l’excès, et une correction en sens inverse s’amorcerait.  Nous serions actuellement précisément en un tel moment de ‘retournement’. Normal.

En tous cas, à cette normalité-là, les National-populistes rêvent de nous préparer. Non seulement on fermera les frontières, mais on épurera les bibliothèques, on restaurera l’autorité des maîtres d’école et les méthodes d’instruction d’antan, on défendra la famille ‘chrétienne’ en persécutant les ‘théoriciens du genre’ (autant dire les théoriciens tout court), tandis que sur les autoroutes rendues au peuple par décret ou par expropriation, on roulera majestueusement en carosse - car à cause de la sortie de l’euro et de la dévaluation consécutive du franc, le carburant sera devenu trop cher pour y rouler en voiture. Peut-être même ouvrira-t-on des camps de travail pour allocataires rétifs, afin d’alimenter en main d’œuvre corvéable à merci les secteurs d’activité ‘peu désirables’ où il faudra suppléer au nombre d’immigrés constamment en baisse. D’ailleurs les autres pays européens voudront sans doute faire autant. Donc non seulement on rétablira le contrôle des migrants, des étudiants et des capitaux aux frontières nationales, mais les pays européens les moins riches, à cause de la spéculation à la baisse (car on sera toujours, et même plus que jamais, sous le joug du capitalisme mondialisé), entreront dans une spirale de dévaluations, et ne pourront plus en conséquence honorer leurs créances. Et comme les pays plus riches et détenteurs de ces mêmes créances, notamment l’Allemagne, n’apprécieront guère de devoir y renoncer, cela conduira toujours plus aux extrêmes, entrainant les plus graves tensions, sinon la guerre. Et alors, nous serons vraiment de retour aux années trente, ce qu’il fallait démontrer, et le National-populisme découvrira son vrai visage.

Dans ce sens, s’agissant de cette urticaire National-populiste, il faudrait peut-être se demander avant qu’il ne soit trop tard s’il n’y a pas péril de la voir se transformer en ‘self-realising prophecy’ (prophétie auto-réalisatrice).  A force d’en parler, de dire qu’elle n’est plus d’extrême droite, de la désigner comme inévitable, de l’insérer dans un discours général plus ou moins déterministe, ‘décliniste’ ou complaisamment pessimiste, ne court-on pas gravement le risque de finir par la faire percevoir comme ‘normale’? Normal comme l’édelweiss, les alphorns et les cloches à gros battants des  vaches suisses. Normal comme l’absence de minarets, le chapeau tyrolien, l’alpen stock et les comptes bancaires anonymes. Normal comme un garde-frontière suisse d’autrefois. Normal comme dans un pays nordique qui fut jadis le premier à avoir une majorité de parlementaires femmes et où récemment encore un militant auto-désigné d’extrême droite, devant les yeux de tous, a froidement assassiné soixante jeunes socialistes, de voir élire un gouvernement National-populiste. Comme dans un plat pays un peu plus au sud de voir un parti solidement au pouvoir dont le leader est homosexuel ouvertement professer un discours anti-immigrés et islamophobe. De voir en France certains leaders ‘identitaires’ des manifestations contre le ‘Mariage pour tous’, anciennement islamophobes, soudainement se trouver des affinités électives (ou du moins une alliance objective) avec un mouvement islamiste.

Bref, ‘normal’ comme de voir l’Europe de plus en plus en ses peuples renier l’universalisme dont elle a jadis historiquement été la principale matrice et le lieu d’émergence insurrectionnelle (y compris, de plus en plus souvent, au nom d’un ‘particularisme de l’universel’, qui se reformulerait désormais au gré de certains suivant le paradigme tautologique :  ‘universel, c’est-à-dire français’…). Une Europe qui, suivant les thèses de Dominique Reynié[3] – en cela proche de celles de Raphaël Liogier –  à force de se sentir doublement attaquée par la mondialisation sur les deux versants de son patrimoine - celui du patrimoine matériel et collectif, c’est-à-dire de ce qu’on appelait jadis ‘les acquis sociaux’ du salaire, de la protection sociale, de l’ascenseur social, et celui du patrimoine immatériel (la ‘crise d’identité symbolique’ de Liogier), c’est-à-dire du ‘style de vie’ et de ‘l’habitus culturel’ – serait désormais fatalement condamnée à vivre en crise ‘ethno-culturelle’ prolongée, douloureuse et profonde, pendant les cinquante années à venir. Ce serait là l’explication de cette crue de ‘populisme liquide’, où confluent effectivement tous les extrémismes,  toutes les nostalgies d’un ordre implicitement ou explicitement autoritaire, les ennemis jurés du libéralisme de tous bords. Et ce serait – ou presque – ‘normal’ !

Ce qui donne d’autant plus raison aux thèses de Raphaël Liogier et de Dominique Reynié est ce fait que les régions de la Confédération helvétique qui ont le plus plébiscité le oui au referendum sont précisément celles où résident le moins d’immigrés et où le chômage serait le plus bas. On pourrait d’ailleurs élargir ce constat à l’ensemble de la Suisse, pays qui jouit dans son ensemble d’un taux de chômage phénoménalement bas, autour de 3.5 pourcent. En cela elle rejoindrait tendanciellement d’autres pays européens actuellement déjà gouvernés par des partis populistes (ou par des coalitions intégrant ceux-ci) : l’Autriche, la Norvège, les Pays Bas. La Suisse jouirait même actuellement d’une forte expansion, notamment grâce à la libéralisation des échanges commerciaux avec l’Union Européenne datant des mêmes accords bilatéraux d’il y a douze ans qui avaient ouvert grand les portes à l’arrivée des étrangers. Le cas de tous ces pays relèverait donc bien davantage de la ‘crise d’identité symbolique’, selon Raphaël Liogier, ou du versant du ‘perte de patrimoine immatériel’, selon Dominique Reynié, que d’une quelconque détresse de chômage ou de déclassement socio-économique. Tout cela serait incarné dans la figure de l’apparemment bien nommé Blocher, chef de file d’un parti Régional-populiste en passe d’approcher les sommets du pouvoir confédéral. De façon bien caractéristique de la nouvelle donne populiste, si efficacement analysée par Raphaël Liogier, ce parti semble avoir su avancer masqué, notamment en s’appelant pudiquement le Parti Démocratique du Centre. On rapporte d’ailleurs que parmi le nombre de ceux qui ont voté oui au referendum, notamment dans les villes, plusieurs s’en repentiraient vivement aujourd’hui, voyant les effets induits dans les relations de leur pays avec l’Europe, et l’impact potentiel sur leur prospérité actuelle, car d’après au moins l’un d'entre eux, il ne l’aurait fait ‘qu’en croyant que le oui ne l’emporterait jamais’ – en d’autres termes par provocation, caprice ou inconséquence de nanti.

Mais là réside finalement le seuil critique : l’Europe va-t-elle imaginer encore de se laisser piéger, par caprice ou par lassitude, au point de régresser collectivement en deçà de l’avancée décisive des Lumières, celle d’Erasme, de Locke, de Voltaire et de Montesquieu ? Même si sur un des versants de celles-ci, elle s’est perdue, le temps d’un XXème siècle apocalyptique, dans le désir fou des différentes formes du Léviathan totalitaire, de la religion de l’état et de prostration devant la volonté générale, il restait – il reste encore ! - l’autre versant, celui du libéralisme politique, du constitutionnalisme, des libertés individuelles, des droits humains, de l’universalisme du droit, à explorer jusqu’au bout, y compris en s’élevant contre les empiètements dictatoriaux, au nom de soi-disant ‘lois du marché’, d’un libéralisme seulement économique.

Ce n’est donc pas un hasard si tous les extrémismes qui ont le vent en poupe – de tous bords, d’extrême droite et d’extrême gauche, des nostalgiques de Vichy, de Joseph de Maistre et de Maurras, à ceux de Robespierre, de Mao et de Staline ! – convergent au fond de la même cuvette immonde du populisme ‘liquide’ si méticuleusement décrit par Raphaël Liogier. Mais n’est-ce pas l’autre versant, celui du libéralisme constitutionnel - ou du constitutionnalisme libéral - qui porte dans ses flancs l’avenir du monde, des peuples, et notamment celui d’une Europe des peuples qui s’éveillerait librement à son destin enfin ? Encore faudrait-il que cette Europe-là se veuille, que le géant Gulliver endormi au pays des lilliputiens, des horloges à coucou et des vallées closes se secoue un instant, sente ses forces immenses, sa jeunesse encore intacte, s’ébrouer dans des configurations neuves…

A l’heure où des échéances électorales à la fois locales et continentales – européennes ! – arrivent à grande vitesse au milieu des cris d’orfraie et des prophéties de malheur, il convient sans doute de bien prendre garde de méditer encore l’exemple suisse.

 


Raphaël Liogier, Ce Populisme qui vient, Textuel, coll : « Conversations pour demain », septembre 2013,  112 pages.

François Lenglet, La Fin de la mondialisation, Éditions Fayard, coll. « Documents »,‎ 18 septembre 2013, 264 p.

Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, Fayard/Pluriel, édition revue et augmentée (6 novembre 2013), 288 pages.