Les derniers jours de Muhammad, Enquête sur la mort mystérieuse du Prophète, Paris, Albin Michel, 2016, par Héla OUARDI

HO1Le livre d’Héla Ouardi, chercheuse au CNRS et professeur de littérature à l’Université de Tunis, raconte sous forme d’une intrigue palpitante le récit des derniers jours du Prophète Muhammad. La double spécialité de l’auteur qui permet à la fois de se frayer un chemin dans le dédale des sources textuelles tout en donnant au lecteur la sensation de lire un roman à la Dan Brown. Le lecteur sent pourtant bien à chaque page du livre les enjeux historiques de cet épisode tragique de la vie du Prophète car cette bataille pour la succession aboutissant à la nomination d’Abu Bakr et Umar - les deux premiers califes- a posé les bases d’une structure politique inédite qui structure encore aujourd’hui l’imaginaire musulman dans son idée des rapports entre politique et religion. Or, la lutte pour le pouvoir dans laquelle les compagnons du Prophète s’engagent a ouvert la voie à des guerres et des divisions meurtrières qui ensanglantent encore notre monde aujourd’hui. Autant dire que ce moment charnière de la mort et de la succession semble essentiel, non pas tant pour tâcher de retrouver un « islam originel » - tâche impossible avec les sources textuelles disponibles aujourd’hui - mais surtout pour apaiser le présent et redonner à la personne et à l’image de Muhammad son épaisseur historique et sa figure humaine.

Un prophète à figure humaine :

Pour l’auteur, il s’agit avant tout d’expliquer pourquoi, alors qu’Allah ordonne à Muhammad de dire dans le Coran qu’il n’est qu’un mortel semblable à tous, son adoration est-elle aujourd’hui poussée à un tel paroxysme qu’une immense obsession du blasphème entoure le personnage. Sa thèse est que la question des caricatures met le doigt sur le point faible de l’islam : son interdiction de la représentation, érigée en dogme dans le sunnisme, alors que, par ailleurs, de très nombreuses miniatures représentent Muhammad dans les manuscrits persans ou ottomans. S’attaquant à ce dogme, l’auteur soutient que sur ce point, la dichotomie entre musulman « modérés » et musulmans « intégristes » n’est qu’imaginaire puisqu’elle repose toutes deux sur un refus de la représentation et, au final, de l’histoire. Sa thèse est que l’islam a besoin d’une révolution esthétique qui transgresse les interdits de la représentation du Prophète et on se prend avec elle à rêver à une adaptation cinématographique de son livre.

D’après l’aveu de l’auteur, c’est le contexte des manifestations contre la publication en 2012 sur You tube de la vidéo polémique The innocence of islam qui est à l’origine de ce livre. Assistant éberluée au spectacle d’une foule sortant de la prière du vendredi et se dirigeant vers l’ambassade des Etats Unis dans le but d’en découdre au prix de leur vie (la manifestation avait quatre morts), elle a vite compris la nécessité qu’il y a à historiciser la figure de Muhammad et lui redonner un visage humain afin de résoudre ce problème de la représentation. Une telle tâche n’est pas aisée car, à moins que les recherches archéologiques faites en Arabie Saoudites ne débouchent sur quelques découvertes, force est de constater que l’islam est une religion qui ne possède aucune trace écrite contemporaine à son avènement. En effet, les sources islamiques les plus anciennes, parmi lesquelles figurent la biographie rédigée par Ibn Ishâq ( 767 après J.C.), aujourd’hui perdue mais connue grâce à des recensions tardives par Ibn Hichâm (833 après J.C.) et al-Tabarî (923 après J.C.), ont été compilées plus de cent vingt ans après la mort de Muhammad. Ceci est d’autant plus troublant que, comme le soutient Héla Ouardi contre une légende tenace qui fait de lui un illettré, le Prophète lui-même aurait été un homme de l’écrit, écrivant lui-même des missives et entouré de plusieurs secrétaires chargés de noter la Révélation au fur et à mesure qu’elle se produit.

La vérité historique sur la mort du Prophète ?

Ces hypothétiques écrits étant introuvables, il faut se contenter de la masse impressionnante des hadiths dont on reconnait, y compris dans la tradition musulmane, qu’ils sont assez largement apocryphes. Par ailleurs, les textes qui nous sont parvenus sont généralement écrits dans un style austère et présentant souvent plusieurs versions contradictoires des mêmes faits. Ces contradictions ont souvent amenés les orientalistes à proposer des versions sceptiques ou « révisionnistes » de l’islam qui tendent parfois à aboutir à une forme d’islamophobie érudite que l’auteur récuse. L’avantage des lectures critiques de certains orientalistes est toutefois de permettre un regard démystificateur qui permet de soustraire l’histoire de l’emprise du dogme et l’auteur regrette donc que les intellectuels musulmans continuent trop souvent de regarder les études islamiques occidentales avec une certaine suspicion eut égard aux intentions véritables de leurs auteurs et dénonce en cela une position peut être plus confortable que celle qui consiste à s’interroger sur les fondements historiques réels de la tradition islamique.

HO2La force du livre d’Héla Ouardi est donc qu’il semble prendre suffisamment de distance à la fois avec la dimension apologétique dominante dans la tradition et en même temps avec une certaine tendance sceptique des approches orientalistes, tout en proposant une version grand-public de ces récits. Car s’il est bien clair que, d’après elle, l’objectif premier de la tradition est avant tout la légitimation d’un pouvoir politique en place, elle ne pense pour autant pas qu’il faut en conclure, comme le fait Jacqueline Chabbi, que toute biographie du Prophète est « impossible » (J. Chabbi « Histoire et tradition sacrée. La biographie impossible de Mahomet », Arabica, 43, 1996, p 189-205). Les derniers jours de la vie de Muhammad donne donc des arguments décisifs en faveur du fait que l’islam que nous connaissons est plus qu’on ne veut bien le croire une construction due aux compagnons du Prophète plus qu’à ce dernier.

Son approche méthodologique consiste à séjourner dans les sources textuelles ou un même évènement est relaté sous différentes versions parfois contradictoires, émanant d’informateurs différents, puis de juxtaposer les versions, quand bien mêmes elles seraient divergentes voire contradictoires, de manière à réunir les morceaux du puzzle, et ce dans le but d’approcher d’une modeste forme de vérité historique. Cette méthodologie atteint un haut degré de fiabilité dès lors que les sources sunnites et shiites, réputées totalement antagonistes sur ces questions, deviennent étonnement convergentes. Car même dans la tradition sunnite – beaucoup plus favorables à la succession des premiers califes - certains souvenirs gênants permettent de questionner la tradition sunnite de manière subversive et iconoclaste. En particulier, l’auteur montre que certains détails aujourd’hui passés sous silence se recoupent pourtant à travers plusieurs sources sont compromettants pour la mémoire des deux premiers califes, Abu Bakr et Umar, qui sont au centre de la narration. Ainsi, il est extrêmement intéressant d’apprendre que de nombreuses sources sunnites convergent avec les sources shiites au sujet de la nomination d’Ali comme successeur de Muhammad.

Le problème de la succession et du testament :

Ainsi, on apprend que, durant les dernières semaines de sa vie, Muhammad prononce un discours sur la route du retour de La Mecque dans lequel il désigne par « décision divine », Ali comme son successeur. Ce discours, connu comme « le dit de l’étang », est représenté dans la tradition shiite, mais aussi dans la tradition sunnite ou l’on voit Umar et Abu Bakr s’empresser de faire allégeance au cousin du Prophète. D’après un hadith de la tradition sunnite cité par le livre d’Héla Ouardi, le Prophète aurait d’ailleurs dit : « Pour vous protéger de l’égarement, je vous ai laissé deux biens précieux : le livre de Dieu et les gens de ma famille ». Des auteurs sunnites rapportent par ailleurs qu’un jour le Prophète a dit : « Ali fait partie de moi et je fais partie de lui ». La méthode du recoupement des sources permet ainsi de questionner la légitimité du fait que les membres de la famille aient été écartés de la succession dans, tout au moins lors des trois premiers califats.

Dans l’un des chapitre clefs, l’auteur revient sur la question du testament non écrit du Prophète (chapitre XII : la calamité du jeudi : le testament non écrit). Le jeudi précédant sa mort, les sources indiquent que le Prophète a souhaite rédiger un document pour préserver ces disciples de « l’égarement pour l’éternité ». Or, toutes les sources sont unanimes pour affirmer que le Prophète a été empêché d’écrire ce testament par son entourage et beaucoup d’entre elles concordent sur le fait que c’est Umar, le futur second calife, qui aurait tout fait pour bloquer l’expression de ses dernières volontés. Dans une version, Umar justifie son refus en disant que « nous avons déjà le Coran, le Livre d’Allah, et cela nous suffit ». Pourquoi aucun des compagnons ou proche ne s’est-il opposé à Umar afin que les volontés du maître soient respectées ? Pourquoi la tradition, suggérant une discussion tumultueuse, ne dit-elle pas un seul mot sur l’attitude de tous les protagonistes présents ? Dressant un portrait au vitriol de ce personnage connu pour sa misogynie notoire (il est derrière la prescription du hijab aux femmes du Prophète), l’auteur montre, en le comparant d’ailleurs à l’apôtre Pierre, connu pour ses nombreux doutes, comment le second calife a plusieurs fois mis en cause la sincérité et le caractère bien fondé des décisions du Muhammad. L’auteur souligne bien qu’Abu Bakr, au moment de sa mort, a bien été autorisé à dicter son testament (Umar ne pouvait d’ailleurs pas s’y opposer puisqu’Abu Bakr s’apprête à le nommer comme successeur) ! Même chose à la mort d’Umar : ce dernier prend le temps de donner des consignes précises quant à sa succession.

Une lecture superficielle pourrait lui reprocher de privilégier les documents shiites, pour lesquels la trahison du Prophète par Abu Bakr et Umar, l’empêchant de rédiger son testament et allant jusqu’à envisager un possible empoisonnement pour hâter la fin de ses jours, sont des lieux communs. Pourtant le portrait peux élogieux d’Ali et de Fatima dressé par l’auteur empêche une telle lecture. L’hypothèse qu’elle suggère est que Muhammad, dévasté par la mort de son unique fils Zyad, aurait souhaité nommer Ali comme son successeur de manière à ce que Hassan où Hussein, ses petits fils et seuls descendants, soit son véritable successeur dynastique. Mohammad aurait-il alors risqué de nommer son gendre, que l’auteur dépeint comme léthargique et plutôt paresseux, uniquement dans le but d’assouvir un désir dynastique ?

Ce livre, qui ne prétend pas répondre à toutes les questions, à l’immense mérite d’en poser d’importantes, révélant un véritable « trou noir » de la tradition. Pourquoi, alors que le Prophète recommandait d’enterrer les morts le jour même de leur décès, ce dernier n’est-il inhumé au mieux que deux jours après son décès alors que le corps commence à se décomposer? Pourquoi la Tradition généralement prolixe au sujet des moindres détails de la vie du Prophète reste-t-elle muette sur la question des derniers jours ? Que font, les proches compagnons et futurs califes, pour laisser le corps du Prophète se décomposer ? Alors même qu’ils imposeront leur succession au nom de la proximité avec le maître, pourquoi Abu Bakr et Umar, ainsi qu’Aïcha, épouse favorite du Prophète et fille d’Umar, ne sont-ils pas présents ? L’auteur suggère que les intrigues politiques et la course au califat occupent tant les esprits que la plupart des proches du Prophète négligent la dépouille du maître. On attend avec impatiente le second livre annoncé par l’auteur sur ce second épisode de la succession après le drame de la mort.

Source: Romain Mollard, doctorant Execo – Paris 1 est Professeur au lycée de Tunis.