Lydie Salvayre, d’une langue à l’autre…

indexLydie Salvayre a écrit le livre qu’elle devait écrire,  certainement un des livres – sinon le livre – de sa vie. Ce livre, Pas pleurer,  intensément, presque fébrilement habité de bout en bout, lui permet de remonter enfin triomphalement, mais aussi avec un certain détachement, aux origines, à l’aurore de sa vie, de son destin : en amont du moment où son devenir personnel allait être irréversiblement délité et en même temps comme encodé à rebours par un des événements historiques majeurs du XXème siècle : la révolution noyée dans le sang de la République espagnole de ‘36. Le sens de l’être, de notre sujet, est sans doute toujours déjà enfoui, occulté par l’histoire familiale, politique et sociétale, marquant à tout jamais notre subjectivité d’une empreinte collective dont nous luttons pour mettre à jour le sens. Mais chez certains individus, venus au monde à des moments charnières de l’Histoire, cela reste encore plus vrai que pour les autres. Ces êtres, lorsqu’ils accèdent à la parole, à la création, sont comme des paroles vivantes de l’Histoire. On pourrait dire qu’à leur insu – et même peut-être contre leur propre gré – ils ont pour destin de porter une parole censurée, mutilée, qui n’est pas seulement la leur, mais qu’ils ont comme charge paradoxale d’incarner et de transmettre en la dénouant enfin. C’est peut-être là ce qui fait la différence entre un(e) écrivain(e) et un lettré ou un idéologue gratte-papier.

 Lydie Salvayre est certainement de ces êtres-là. Elle a eu pour charge de recueillir in extrémis,au soir de sa vie, la parole d’une mère dont le bonheur a été massacré et mutilé dès l’aurore – à l’âge de quinze ans à peine – fauché dans la fleur de l’âge en même temps que des centaines de milliers de jeunes vies pleines d’espérance. Cette mère – la sienne - a connu le bonheur et la liberté inouïs de la révolution, de ce qui était peut-être la seule véritable révolution européenne du vingtième siècle, pendant un bref été d’émerveillement, avant d’être jetée dans le déchirement des routes de l’exil, la dépossession et l’humiliation d’une vie ‘d’indésirable’, ‘d’apatride’, de ‘mauvaise pauvre’ ballotée de camp en camp, en butte à la méfiance, au racisme et au rejet - malheur redoublé dans son cas par les sombres horizons d’un destin d’amour subi. Mais pour l’enfant, la jeune femme né dans l’exil abandonnant ses études de lettres pour se consacrer à la médecine, puis à la psychiatrie, puis pour l’écrivaine qu’elle n’allait pas tarder à devenir, ce passé, cette charge maudite d’une parole mutilée et assassinée, devait sans doute tout d’abord  être ce qu’il y avait de plus redoutable, ce qu’il fallait avant tout oublier et fuir. Tout devait la pousser tout d’abord vers l’intégration et l’oubli, jusqu’à la tentation balzacienne du reniement de soi, des origines. Il lui a fallu sans doute une très longue lutte non seulement pour émerger et s’imposer en tant qu’écrivaine, mais pour gagner assez en confiance, en sentiment légitime de reconnaissance et d’intégration, pour parvenir à surmonter, à transcender son propre rejet de ce passé, vécu tout d’abord dans la honte, comme anomalie, comme facteur d’exclusion. Il lui a fallu faire toute l’immense traversée pour devenir une écrivaine française – en quelque sorte, d’une langue et d’une culture à l’autre - pour enfin pouvoir élaborer et un peu dénouer en la transposant la parole meurtrie et incendiaire de cette Catalogne de ’36 qui avait scellé son destin à travers celui de sa mère.

C’est ainsi que cette année – une fois n’est pas coutume – le Goncourt a été remis à une écrivaine espagnole qui écrit depuis toujours en français, mais qui retrouve en même temps toujours davantage sous la langue et les conventions courtisanes du roman à la française actuel le goût et la vigueur crue de sa propre langue, l’écho de ses propres traditions et antécédents littéraires. Tant il est vrai que la littérature qui compte aujourd’hui n’est d’aucune langue, mais ‘translangue’, dans l’hybridation, la double capture, de plus en plus transfrontalière, traversière, à l’échelle des devenirs de plus en plus croisés de l’Europe, du monde. Vrai aussi que Lydie Salvayre est parmi les rares écrivain(e)s de langue française contemporain(e)s à être emporté(e)s, à travers sa traduction dans de nombreuses langues, au large des beaux quartiers dans le flux de ce véritable 'Gulf-Stream' que représente aujourd'hui la littérature mondiale.

Et bien entendu, cela fait scandale pour certains, tant il est vrai aussi que les cultures littéraires de cette ‘vielle-jeune’ Europe se sont développées et restent encore trop souvent définies comme en faux et en opposition les unes par rapport aux autres. Du moins peut-on craindre qu’une telle régression soit à nouveau en cours.

Si j’ai l’outrecuidance de dire que Lydie Salvaire a écrit enfin le livre qu’elle devait écrire, c’est que je crois qu’elle a osé presque malgré elle s’affranchir enfin complétement de ce qui me semble avoir largement scolarisé et subtilement mis sous tutelle la scène littéraire française depuis une trentaine d’années – j’ai nommé ce que j’appellerais, à défaut d’un terme meilleur, ‘l’effet Pivot’, qui sous le diktat de sa dictée d’abord télévisuelle, enjoint depuis longtemps aux romanciers français de se cantonner dans le style néo-classique moyen, en leur insufflant les impératifs catégoriques de l’intégration et de la démocratisation, voire du marketing. Salvayre me semble cette fois-ci avoir eu le culot d’un impressionnant coup double : à la fois transgresser les nouveaux normes romanesques, en retrouvant dans son écriture les ruptures de langue, de ton et de registre de la veine baroque et picaresque - ce qui fait que dans son livre on retrouve d’indéniables échos du picaro, et jusqu’aux accents burlesques, libertins, d’un réalisme tendre et déluré, du tout premier précurseur du genre, cette Lozana Andaluza de Francisco Delicado (publié en 1528 à Venise) – en réussissant en même temps à en imposer d’un coup de maître à l’establishment littéraire parisien grâce à la capture foudroyante d’une pièce majeure, bien qu’à moitié oubliée, du camp national-littéraire : j’ai nommé Bernanos. Et cela lui réussit plus que jamais.

La question pourrait sans doute se poser de savoir si cette savante capture relève d’une habilité seulement ‘opportuniste’ et tactique – voire encore d’une poussée vers la reconnaissance et l’intégration - ou bien plutôt d’une stratégie, d’une dialectique plus profondes. D’une part, il est vrai qu’en prenant cette pièce maîtresse et inattendue au camp adverse, d’un coup elle neutralise bien des préventions et des manichéismes, fait d’emblée la démonstration qu’elle n’est précisément pas la ‘passionaria’ dogmatique et rigide que certains pouvaient craindre. D’un coup aussi, traitant de la guerre d’Espagne, elle désarme les soupçons et les boucliers levés du côté d’un hypothétique lectorat traditionnellement catholique, pas ou peu de gauche. Cela peut en effet paraître d’une extrême habilité - alors qu'on peut y décèler surtout sans doute un sens magistral de la stratégie littéraire et politique. Mais ce faisant ne prend-elle pas en même temps le risque de remettre sur le devant de la scène un Bernanos qui n’est pas seulement l’auteur des ‘Grands Cimetières sous la lune’, mais l’ancien ami de Barrès, de Drumont et de Maurras ? On peut néanmoins répondre que cette prise de risque peut se soutenir, au sens où à une époque affligée de la remontée de bien des nostalgies nauséabondes, ce déroutant décrochage en arrière fait la démonstration qu’il est toujours possible - mais seulement on s’y prenant à temps - de revenir sur la pire des erreurs, en rappelant que certains, parmi les meilleurs, ont su jadis le faire. Un très salutaire avertissement pour le temps présent, en quelque sorte.

Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde de voir Salvayre s’amuser à ‘casser la baraque’ des turpitudes, y compris littéraires, en cours sans avoir l’air d’y toucher. Philippe Lançon, dans les pages ‘Culture’ de Libération au lendemain de la remise du prix, semble vouloir accumuler les contresens critiques comme à plaisir. Visiblement dépité de l’insuccès de son poulain préféré, le journaliste algérien Kamel Daoud, auteur d’un Mersault Contre-Enquête qui s’en prend, non pas aux anciens colons, mais aux islamistes et au pouvoir actuel,  le critique se laisse aller à évoquer le livre de Salvayre dans des termes littérairement ethno-centres et volontairement de mauvaise foi :

Il est moyen, attachant, d’une fermeté didactique et sans humour… […]… De livre en livre, Lydie Salvayre a développé une colère sonore, stylistiquement surjouée, à la fois raide et enivrée par l’excès de fioritures… si le Goncourt de Lydie Salvayre a un mérite, c’est de faire lire cet auteur [Bernanos] qui ne l’obtint jamais…

Ainsi, pour le censeur parisien, le livre est à la fois ‘moyen’ et ‘surjoué’, trop didactique et gâtée par ‘un excès de fioritures’. Autant dire qu’il tient volontairement à minoriser, à refuser toute légitimité et tout droit de cité à la tradition à l’intérieur de laquelle l’écriture de Salvayre de plus en plus visiblement s’inscrit et se joue. Et quant à prétendre que le livre manque d’humour, on peut parler non seulement d’un hurlant contresens, mais d’un flagrant délit de falsification : il n’y a jusqu’au titre qui ne rappelle à la fois l’humour baroque du picaro et le kitch auto-parodique et post-moderne d’une Kathy Acker ou d’un Pedro Almodovar. C’est précisément cette distance de l’autodérision qui permet au livre d’échapper au pathos doloriste et dogmatique qui pourrait facilement guetter ce genre d’exercice. En surjouant par moments la pose de l’effusion ‘midinette’ ou son équivalent espagnol, (dans le genre ‘Bernanos et ma mère’, titre d’un récent recensement dans ‘Le Pélérin’…), et en nous conviant à en rire sous cape avec elle, Lydie Salvayre parvient justement à garder la lucidité sur elle-même et sur la complexité des événements que relate sa mère – dont on sait à quel point les répliques post-traumatiques sont loin de s’être apaisées, notamment de l’autre côté des Pyrénées (je n’en veux pour exemple le sort indigne réservé au grand juge Balthasar Garzon pour avoir voulu rouvrir en 2009- 2010 les dossiers non résolus de plus de cent mille disparus de la Limpieza franquiste des années noires). Il ne doit guère avoir de ligne dans tout le livre d’où ce genre d’humour cocasse et tendre ne rayonne, souvent avec une étonnante profondeur d’humanité – d’humanisme, pourrait-on dire, à la Cervantès.

200px-Women at the Siege of the Alcázar in Toledo - Google Art ProjectMais dans Pas pleurer, on sent que Lydie Salvayre non seulement enfreint quelque part les nouvelles bienséances du chic littéraire bien tempéré, mais que cette fois-ci elle est allée bien au-delà de la ‘formule’ initiale qui a longtemps fait son propre succès: ce mélange de langage vert, du décochage de l'imparfait du subjonctif, de références savantes (à Pascal, à Deleuze ou à Nietzsche), sur fond d’indignation sociale parfois un peu convenue. Ici – comme sans doute déjà dans Hymne et BW – elle semble portée par une parole autrement plus personnelle,  plus exposée, donc plus incertaine, plus tremblante. Non pas seulement celle de sa mère, mais qui surgit d’un retour enfin assumé vers ce moment d’affirmation solaire de vie, de modernité éphémère mais inouïe, mais aussi – elle a le courage de ne pas le taire – de sectarisme et de violence extrêmes, de cet été ’36 où l’Histoire tragique du vingtième siècle en même temps que son propre destin a été joué. Au delà même de l'identification filiale si forte, l'on sent que l'auteur ne pourra plus écrire désormais qu'à partir de ses propres contradictions et abîmes - sans doute sa récente traversée par l'écriture des destins le plus souvent tragiques de sept écrivains femmes (7 Femmes, Perrin, 2013) y est aussi pour beaucoup. Le livre présent dévoile même en filigrane à quel point cette guerre civile espagnole n'a pas été en fait un conflit civil, politique ordinaire, mais du fait notamment de l'absense de sécularisation, de toute séparation de l'Eglise et de l'Etat, une guerre de réligion larvée entre deux conceptions du Christ, ce qui expliquerait au moins en partie sa férocité partisane. Quant à l'atroce répression franquiste que dénonce Bernanos, suivant l'auto-justification de ses fauteurs, cela n'aura été qu'une relance de la logique de la reconquista, une croisade implacablement inquisitoriale contre les 'nouveaux infidèles' ou hérétiques de l'époque moderne Bref, une dernière et très atroce bataille de l'intégrisme théocratique contre la modernité - encore une leçon pour le temps présent. Cette mémoire confisquée, déformée ou caricaturée par les manichéismes de l’Histoire, mutilée par cinquante ans d’exil, de perte et d’aliénation sourdes, sa mère l’a conservée au fond d’elle dans tout son élan originel d’innocence et l’a transmise comme un flambeau vivant dans la nuit à une fille qui est peut-être devenue écrivaine justement pour cela :

Mais cette année-là, lorsqu’il arrive à Lérida accompagnée  de Joan, il trouve une ville qui a chaviré jusqu’au vertige, morale culbutée, terres mises en commun, églises transformées en coopératives, cafés bruissant de slogans, et sur tous les visages une allégresse, une ferveur, un enthousiasme qu’il n’oubliera jamais

Il découvre alors des mots si neufs et si audacieux qu’ils transportent son âme de jeune homme. Des mots immenses, des mots ronflants, des mots brûlants, des mots sublimes, les mots d’un monde qui commence : révolution, liberté, fraternité, communautés, ces mots qui, accentués en espagnol sur la dernière syllabe, vous envoient immédiatement leur poing dans la figure.

… […]… Il se sent exister. Il se sent meilleur. Il se sent moderne, et son cœur déborde. Il comprend tout d’un coup ce que cela signifie d’être jeune. Il l’ignorait. Il se dit qu’il aurait pu mourir en l’ignorant. Il mesure en même temps combien sa vie jusqu’à ce jour fut morne, et pauvres ses désirs. Il perçoit dans ce grand souffle noir quelque chose qu’il appelle, parce qu’il ne dispose pas d’autre mot, poésie. Il revient au village de grandes phrases plein la bouche et un foulard rouge et noir serré autour du cou.

Cette parole, rendue maudite, incendiaire et insurgée de par les haines de l’idéologie et les distorsions inouïes de la mauvaise foi, Lydie Salvayre s’est sans doute sentie en charge de l’incarner, d’en être elle-même l’écriture obstinée et flamboyante, avant même de l’écrire. En la consignant enfin à l'écriture, elle fait aussi ressurgir de l'occultation tenace la mémoire d'un de ces rares moments incommensurables d'anti-destin collectifs qu'Edgar Morin, dans un interview, a jadis appellé "les extases de l'Histoire" - de ces moments de vie débordante où, telle une éruption au cœur du soleil, les forces d'abord positives du potentiel de l'humanité, de l'utopie de l'humain, s'ébrouent et se réveillent. On peut même penser que, au delà de la 'mise en surêté' de la parole censurée, inentendue d'une mère, c'est là l'apport essentiel, incontournable de ce livre et de toute l'œuvre insurgée de Lydie Salvayre: sauvegarder par mauvais temps la mémoire du soleil.

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