Book Review : Le syndrome islamiste et les mutations du capitalisme, par Ahmed Henni

EIIL 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

English Abstract: Political Islamism is usually considered to be an ‘exotic phenomenon’ but is seldom explained in the light of economic dynamics and contemporary policies. Ahmed Henni has based his work on a wide range of statistical and historical data and sought to show how that trend is not so much the result of the Koran as it is that of petroleum-related activities and of the transformations of capitalism. The battle that is being fought for the underprivileged by political Islamism is no longer directed at property and the economic power that is derived from it; political sovereignty is the new target. Judicial claims and egalitarian aspirations do not aim to solve problems that are related to the improvement of standards of living of individuals: their goal is the equal redistribution of the income that comes from other entities. When wealth is based on income, it is granted in accordance with social status, not economic activity. That is the reason why social competition for status and position happens in redistribution rather than the production process. This form of Islamism that is commonly presented as political has expanded tremendously in the Gulf States, where oil income has enabled the latter to accumulate wealth and to become a major hub for consumption over the past few years.

Perçu comme un « phénomène exotique », l’ « islamisme politique », n’est que rarement expliqué à l’aune des dynamiques économiques et politiques contemporaines.

ahmed HenniS’appuyant sur de nombreuses données statistiques et historiques, l’ouvrage d’Ahmed Henni cherche à montrer que ce mouvement politique est bien moins le fruit du Coran que du pétrole et des « mutations du capitalisme ». Le combat de l’ « islamisme politique » en faveur des « déshérités » n’est plus dirigé à l’encontre de la propriété et du pouvoir économique qui en découle, mais contre la souveraineté politique (dont la légitimité, dans cette région du monde, reste surtout religieuse). En effet, leurs revendications « justicialistes » et leurs aspirations « redistributrices » ne visent pas les problèmes liés à l’amélioration des conditions de vie des individus, mais bien à un partage équitable des rentes capturées sur « autrui ». Dans une situation rentière, l’accès à la richesse est donné par la conquête du statut social et non pas par l’activité. C’est pourquoi les compétitions sociales ne visent plus les statuts et les places des individus dans le processus productif mais les positions clés dans la redistribution. Cet islamisme dit politique s’est largement développé dans les pays du Golfe où la rente pétrolière a permis à ces derniers de s’enrichir et de devenir des centres majeurs de consommation en quelques années.

Selon Ahmed Henni, jusqu’aux années 1970, les conflits se focalisaient essentiellement sur des antagonismes de classes sociales et un partage plus juste de la propriété. Aujourd’hui, les stratégies sociales visent davantage une reconnaissance de statut, la compétition pour une meilleure insertion dans le circuit de la rente contre une défense des positions acquises. Le moteur des combats sociaux n’est plus la poursuite de l’égalité des conditions entre les individus mais plutôt l’égalisation de la consommation des individus par une redistribution politique. Le définition et l’imposition d’un statut légitime grâce au recours au discours religieux fondamentaliste apparaît  dès lors comme la porte d’accès à cette redistribution des richesses. La culture productive ne cesse d’être dévalorisée au profit de l’accessibilité à la rente, elle-même permise par des mécanismes de contestation de souveraineté.  La richesse est devenue le fruit de la matière grise, de l’exploitation du sol ou du sous-sol. Elle se fait efficacement et facilement sur des rentes, grâce à des mécanismes de conquête de souveraineté sur les centres de production périphériques. Le travail matériellement productif est ainsi délégué ailleurs.

EIIL 5Alors que le monde arabe représente 6% de la population mondiale, il ne pèse pourtant que pour 3% dans l’économie mondiale. Même avec un meilleur partage des richesses, la faiblesse productive de cette région ne lui permettrait pas d’espérer de subvenir à ses besoins. C’est dans ce contexte, de modification des combats sociaux et de lutte pour l’accès à la richesse que s’est développé l’ « islamisme politique ». Ses deux revendications principales sont le réaménagement du partage intérieur des rentes perçues comme « un don du ciel » et donc à redistribuer de façon égalitaire et la capture maximum de ces rentes au niveau mondial. Pour ce faire, il s’appuie sur un souverainisme messianique, sur la nostalgie de l’Empire musulman défunt. Ainsi, la place de l’ingénieur se voit effacer au profit de celle du juriste. Ce dernier réactualise les récits référentiels de l’empire passé et invoque sa légitimité supérieure pour organiser la cité.  Les principes de cette structuration sont le prélèvement sur « autrui extérieur » (centres externes de production), l’égalité des statuts entre les individus et l’intervention sur les questions économiques.  Sur ce dernier point, ce n’est plus le travail, en tant que facteur de production, qui fait l’objet d’exégèses, mais bien l’activité marchande et financière. 

Selon Ahmed Henni, la logique souverainiste a été poussée à son paroxysme par trois empires : l’Empire romain, l’Empire musulman défunt et l’Empire américain actuel. Dans ces différents cas, l’élément essentiel a été d’imposer une souveraineté qui puisse garantir la sécurité de la circulation par le contrat. Les flux financiers et monétaires y jouent un rôle primordial. Lorsque en 1971 les Etats-Unis mettent fin à la convertibilité du dollar en or, ils peuvent imprimer du papier contre du travail productif et ainsi mettre en place des mécanismes de souveraineté sur des réseaux transnationaux.

EIIL 3Nous éclairant sur des manifestations politiques peu souvent expliquées au travers des grilles de lecture de la science politique contemporaine, l’ouvrage d’Ahmed Henni, bien que publié en 2008, a également le mérite d’offrir aux lecteurs une manière différente d’analyser les stratégies des islamistes politiques depuis ce que nous nommons communément « le Printemps arabe ». Ainsi, les « mutations » du capitalisme, qu’elles soient celles du passage d’une valorisation de la rente au détriment de la production industrielle, ou celles concernant les acteurs et le pourquoi des combats sociaux, ont largement atteint le monde arabe et ont participé au développement de l’ « islamisme politique ».

>Linsey Hilsum: the contradiction at the Heart of American policy: Watch on Channel 4