Symbolisme et Franc-Maconnerie/ Jean-Charles NEHR

NehrEnglish language abstract: Symbolism and Freemasonry / Jean-Charles NEHR

Publisher: A l’Orient, Paris 2008

Jean-Charles Nehr’s book confronts the rise of an obscurantist “symbolatry”. Considering the symbol as a tool, the author proposes a certain analysis of the function of symbolism in the frame of a progressive Freemasonry.

But this perspective doesn’t lead to any reduction of the symbol. It is rather an extension that puts its emphasis on the object being symbolized. The author shows that the freemason symbolism is a phenomenon sufficiently serious not to be lefts at the hands of the usual panegyrists of an ambiguous and obscurantist symbolism:

“A simple symbol is a tangible object that replaces or represents something else with the intention of a better understanding. So it’s an elevation of the importance of the object being symbolized (L. M. Sherwood) – without forgetting about the essential: the symbolism is a way to improve man as well as society.”

If symbolism plays a fundamental role in the history and the work of Freemasonry, it isn’t by any means an end or a goal in itself. It’s only a means, a tool at the disposition of a group of people who share the same ideal in a certain manner. Viewed from this angle, it’s the cement that binds the freemasons together in time and space. It binds them together and, at the same time, differentiates them from the strictly mundane order. The particularity of the masons’ symbolism is to reveal to the intelligence and to the heart that a better world is within reach.

Accordingly, the fundamental question is the following: Does Freemasonry still have something to offer? What is its project? Indeed, what would be the use of a symbolism, as beautiful as it may be, if it was based on an out-dated way of thinking and an empty humanism?

 Ce livre fruit d’une longue réflexion, s’inscrit par rapport à la montée de la symbolâtrie obscurantiste. Considérant alors le symbole comme un outil, l’auteur propose une certaine analyse de la fonction du symbolisme dans le cadre d’une Franc-maçonnerie de progrès.

Cette (re)mise en perspective n’aboutit à aucune réduction du symbole, mais plutôt sur un élargissement en portant  l’accent sur le symbolisé. L’auteur montre que le symbolisme maçonnique est chose sérieuse pour être laissée aux seules mains des habituels panégyristes d’un symbolisme confus et obscurantiste.

Un symbole simple est un objet tangible qui remplace ou représente quelque chose d’autre dans l’intention d’une meilleure compréhension, donc d’un rehaussement de l’importance de ce qui est symbolisé (L. M. Sherwood).

Rédacteur en chef de la revue maçonnique JABEN, physicien de formation est franc maçon au Grand Orient de France (GODF). Il est membre de la Chambre d’Administration du Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF.

PREAMBULE. Symbôlatrie : la vénération excessive des symboles

J-C N commence par citer un article de L. M. Sherwood paru en 1972 dans la revue de la loge de recherche de la Gde Loge Unie d’Angleterre, le cœur du propos consistant à préciser que les symboles maçonniques sont essentiellement prévus pour enseigner des vérités simples et pures  : une ligne perpendiculaire enseigne la rectitude, un cercle tracé au compas que nous devrions garder nos désirs à l’intérieur de limites raisonnables, un maillet que nous devons enlever nos aspérités, corriger les irrégularités de notre conduite … certains n’en restent pas là et s’égarent dans des explications « exagérées » de nos symboles .

C’est la partie pris de J-CN : « Les symboles sont à utiliser pour une meilleure compréhension de ce qui est symbolisé»

INTRODUCTION. La problématique du symbolisme maçonnique

J-C N commence par paraphraser ce que disait Paul Valérie de la poésie : « les francs-maçons se font du symbolisme une idée vague, appelant symbolisme le vague même de cette idée ». Pourtant il est essentiel que les f-m aient une vue claire du symbolisme pour deux raisons :

  1. symbolisme et rituel constituent une caractéristique originale de la F-M
  2. les discussions conduites sous le couvert du symbolisme, recouvrent souvent des conflits plus aigus entre diverses conceptions de la FM et des débats plus généraux sur les systèmes de représentation du monde. Connaître ces questions, ces problèmes est donc indispensable. 

 « Un symbole correspond à une seule idée, la rigueur de sa précision en fait sa valeur » (J-C N)

PREMIERE PARTIE. Les thèses en présence

  Le symbolisme, clef d’un monde supérieur

  • Chapitre 1 : Le symbolisme essence de la F-M

Pour René Guénon : « Le symbolisme est le moyen le mieux adapté à l’enseignement de vérités d’Ordre Supérieur, religieuses et métaphysiques ».

Cette conception du symbolisme renvoie à trois postulats fondamentaux :

  1. L’homme dispose de deux moyens pour trouver une éventuelle « vérité » : son intelligence rationnelle et son intuition
  2. Il existe deux mondes distincts : le monde « ordinaire » dans lequel nous vivons et le monde « d’Ordre Supérieur » possédant des « Vérités Transcendantes » dépassant le monde de l’expérience
  3. Les vérités du monde « ordinaire » sont accessibles à l’intelligence rationnelle, les Vérités d’Ordre Supérieur le sont par l’intuition et une intelligence supra-rationnelle. L’intuition est guidée par la méthode symbolique. « Pour que ces Vérités Transcendantes senties intuitivement et si difficiles à traduire soient enregistrées par notre esprit rationnel, il faut utiliser le seul moyen de communication possible, à savoir le symbolisme. Le symbolisme est le trait d’union entre ces deux mondes ».

Chapitre 2. La diversité des Absolus

J-C N montre dans ce chapitre, au travers de citations (Paul Nodon, Yves Marsaudon, J-P Bayard, Jean Baylot, J Corneloup,…) que chacun a son idée sur la question :

Le Grand Architecte de l’Univers (GADLU)

-       pour certains, le monde d’Ordre Supérieur dépend d’une divinité révélée : Dieu, le Grand Architecte de l’Univers : « Contrairement aux symboles avec lesquels les f.m  travaillent et qui peuvent à leur gré revêtir de multiples significations, le Grand Architecte de l’Univers est une entité éminemment réelle, sous ce titre, le f-m adorant Dieu,… » (allocution du GM de la Gde Loge Suisse Alpina en 1959)

-       pour d’autres, l’absolu est une entité mystérieuse

La parole perdue 

« Pour cette famille, le monde d’Ordre Supérieur ne procède plus d’un Dieu révélé, mais se traduit dans des entités diverses, mystérieuses, aux noms variables : le Principe, l’Absolu, l’Intelligence Éternelle, la Parole Perdue, etc. … nous retrouvons les écoles de pensée se réclamant d’une Gnose (au sens occultiste».

L’absolu d’ordre magique (Cagliostro, Mesmer, Eliphas Lévi, …) : le « Grand Arcane de la magie transcendante » s’applique à la FM(E Lévi).

Le symbolisme, absolu en soi : le symbolisme devient la Vérité d’Ordre Supérieur

Chapitre 3. La critique de la méthode qui se veut mystique

Plusieurs critiques de cette approche (J-CN): absence de définition cohérente, obscurité voire inintelligibilité des textes ; manque de résultats ; peu d’intérêt : ou bien le f-m est croyant et la F-M ne lui apporte rien en ce domaine, ou il ne l’est pas et ce n’est pas le symbolisme qui le fera changer

TITRE 2. Le symbolisme un folklore désuet !

Pour J-C N cette approche est à rejeter, le symbolisme correspondant à un besoin, impose la dignité des attitudes, la correction des débats, le respect des règlements : « On peut faire beaucoup avec la science et on ne peut rien faire sans elle. Mais nous n’avons pas la naïveté de croire qu’elle suffit à contenter toutes nos aspirations. » (Imbert Nergal, ancien président de l’Union Rationaliste).

De plus le rationalisme est en crise (J-P Changeux L’homme neuronal ou Franco Selleri Le grand débat de la physique quantique). Cette prise de distance du rationalisme pouvant aller jusqu’à son rejet débouche sur une 3ème conception du symbolisme.

TITRE 3. Le symbolisme, voie d’exploration des profondeurs de l’être : une conception marquant une certaine renaissance du symbolisme (en émergence depuis les années 1980)

La thèse 

Le mystère à résoudre est l’analyse des « profondeurs de l’être », le symbolisme constitue un outil approprié, dans la mesure où il conjugue plusieurs des éléments ci-dessus:

  1. La rupture de l’homme avec ses valeurs « classiques » : la compréhension de la science devient difficile du fait de sa complexité croissante, le progrès fait peur, l’économie est associée au chômage, les valeurs spirituelles et les religions traditionnelles sont de plus en plus abandonnées
  2. L’éclatement de l’individu comme conséquence de ces ruptures
  3. Une vulgarisation croissante de travaux de Freud, Jung, Mircea Eliade, Gilbert Durand qui débouche sur un nouveau type de réflexions centrées sur l’homme et ses mystères
  4. Une modification sociologique de la composition des loges et des obédiences: féminisation… ».

Le symbolisme est une voie pour pénétrer les profondeurs de l’être ; les symboles, interprétés par la psychanalyse permettant de se découvrir.

La critique

« L’homme d’aujourd’hui est en passe par sa science et sa technique, de perdre le monde et d’avoir exclusivement affaire à lui-même. » (Walter Friedrich Otto 1995)

« Même si l’on admet que l’imagination est la source où naissent les symboles, on peut également soutenir que les symboles en général et les symboles maçonniques en particulier ne peuvent être organisés que par la raison discursive, ils en sont les produits les plus élaborés. » (J-C N)

Cette approche d’exploration des profondeurs de l’être, rappelle sous une autre forme la vielle théorie mystique remise au goût du jour, appelant les mêmes critiques que celles formulées à l’égard de la méthode mystique.

SECONDE PARTIE. Fonction et sens du symbolisme dans une Franc-maçonnerie de progrès

TITRE 1. Les bases de la thèse

Chapitre 1. Les fausses solutions : Deux conceptions s’affrontent : mysticisme et rationalisme.

Trois possibilités :

  1. Le renvoie dos à dos de ces deux conceptions et l’élaboration d’une 3ème possibilité satisfaisante pour tous, ce qui n’existe pas à l’heure actuelle
  2. La réalisation d’une synthèse entre ces deux approches, déjà essayée par des profanes (Teilhard de Chardin) ou par des f-m (Arthur Groussier ou Johannis Corneloup). Les résultats sont peu probants.

C N partage la position de Louis Pasteur, savant catholique : « Prétendre introduire la Religion dans la Science est d’un esprit faux. Plus faux encore est l’esprit de celui qui prétend introduire la Science dans la Religion».

Le choix d’une des deux conceptions : rien ne permet de trancher objectivement ; il appartient à chacun de se positionner comme il l’entend.

Chapitre 2. La thèse de l’auteur

Les Objectifs

Être f-m veut dire faire partie d’un groupe d’hommes et de femmes libres, de constructeurs, cette communauté d’idéal impliquant l’unité du groupe et son rôle unificateur. Cette idéal de construction par un groupe d’hommes libres, constitue pour JCN le fil conducteur qui relie la FM d’hier, d’aujourd’hui et sans doute de demain.

1 - Être libre

J-C N adopte le point de vue de Jean Jaurès : « Ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers les préjugés, les souffrances et les combats, c’est cette idée que ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit ; cette idée qu’aucune puissance interne ou externe, aucun pouvoir, ni dogme ne doit limiter l’effort de la perpétuelle recherche de la raison humaine ». 

Si cette conquête de la liberté se heurte à des obstacles extérieurs à nous-mêmes (conditions matérielles, modes révolus de croyances et de pensées), elle rencontre aussi des obstacles qui ne dépendent que de soi et sur lesquels chacun se doit d’agir (pulsions inconscientes notamment).

2 - Construire

Pour les f-m il s’agit de : « bâtir un monde où chacun puisse se bâtir lui-même, c'est-à-dire réaliser l’accomplissement de ses talents[1]. La construction est à la fois à l’intérieur et  à l’extérieur de soi ». Pour ce faire la science, la technique et la raison sont nécessaires, même si l’élan du cœur, l’imagination et l’enthousiasme le sont également.

La méthode scientifique appuyée sur l’approche rationnelle constitue une base solide pour définir la ligne directrice d’une conception raisonnée et raisonnable de la nature et de la fonction du symbolisme dans le cadre d’une F-M de progrès. 

« La F-M, institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité ; elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité. » (Article 1 de la Constitution du GODF)

3- Unir et unifier

Être unis est nécessaire dans la mesure où le combat pour libérer l’Homme et construire le « Temple » se mène dans le monde perceptible et bien réel de tous les jours. Cette lutte pour le progrès se heurte à de nombreuses forces contraires tenant des conceptions du passé. C’est une lutte jamais définitivement gagnée, toujours remise en cause par ceux qui veulent, par ignorance ou par intérêt, maintenir l’homme dans l’esclavage sous ses différentes formes.

Unifier renvoie à la prise de conscience des objectifs précédents et à la détermination collective de les réaliser ensemble.

B - Les postulats

  1. au niveau individuel, chacun se détermine selon sa personnalité pour appréhender la vérité et appréhender la connaissance
  2. au niveau d’un groupe d’hommes qui veulent représenter une FM de progrès, le rationalisme est certainement la méthode commune la plus féconde. En effet le symbolisme  ne peut  au niveau du groupe, constituer une clé d’accès à un monde d’Ordre Supérieur, pas plus qu’une voie d’exploration de son moi profond. Il est à considérer comme un moyen, parmi d’autres, d’atteindre les objectifs de la FM énoncés ci-dessus : libérer, construire, unir.

En ce sens si la méthode rationaliste joue comme facteur de progrès au niveau d’un groupe  humain constitué de f.m, par contre elle ne permet pas l’« optimisation de notre vie individuelle », cette dernière prenant en compte nos émotions, nos tendances, nos désirs  …

TITRE 2. Les utilisations de l’outil

Il s’agit d’examiner les conséquences de cette thèse. Ses applications sont de trois ordres : l’interprétation des symboles (l’essentiel des études maçonniques dans le domaine du symbolisme - elle n’est pas satisfaisante), la signification maçonnique des symboles, l’explication du rôle joué par le symbolisme dans le cadre d’une FM de progrès.

Chapitre 1. Interprétations du symbole maçonnique

  1. Tous les groupes sociaux utilisent des symboles, les f-m ne sont pas les seuls,
  2. Les f-m sont nombreux à croire que chacun peut interpréter les symboles au gré de son imagination. C’est possible à condition de rester dans l’épure des valeurs et principes maçonniques,
  3. Nombreuses sont « les errances interprétatives » conduisant à des contresens sur la signification des symboles maçonnique :

-    des contradictions « démonstratives » : l’exemple de l’équerre et du compas,

-    des contradictions « narratives » qui cherchent la signification d’un symbole maçonnique dans tous les domaines : exemple de l’épée (flamboyante pour les ésotériques, croix renversée pour les chrétiens, phallique pour les tenants de la psychanalyse et de longues considérations si l’épée est tenue de la main droite ou de la main gauche… ) qui peut conduire à oublier le sens premier : montrer de manière simple et forte l’égalité entre les f-m et la noblesse de leur cœur. Ne pas oublier que pour les f-m les symboles ont une signification précise,

-    des contradictions relatives à « l’essence du symbole » : si un symbole veut tout dire il ne veut plus rien dire. L’interprétation d’un symbole maçonnique est du seul domaine maçonnique.

Le symbolisme maçonnique fonctionne dans un sens déterminé : un symbolisé connu (enseignement à donner) est généralement illustré par un symbole. En faisant cela la pensée est recentrée sur l’essentiel à savoir la recherche sur le symbolisé et sur le contenu.

C’est la valeur symbolisée qui constitue la richesse intrinsèque du symbolisme maçonnique. « Le véritable travail sur le symbolisme n’est pas le travail sur les symboles, mais sur le sens qu’ils symbolisent. »

Chapitre 2. Signification maçonnique du symbole

Symboles maçonniques et textes fondateurs : cf. article 5 de la Constitution du GODF

« La F-M possède des signes et des emblèmes dont la haute signification ne peut être révélée que par l’initiation. Ces signes et ces emblèmes président, sous des formes déterminées, aux travaux des f-m et permettent à ceux-ci, sur toute la surface du globe, de se reconnaître et de s’entraider. »

Ce texte attribue deux rôles et une signification aux « signes » et « emblèmes » : ils président aux travaux d’où la nécessité d’une structuration formalisée / ils sont des signes de reconnaissance pour qui les connaît / ils possèdent une signification qui pose directement la question du sens.

Signification maçonnique du symbole :

Pour l’auteur il existe un « Sens Minimum Inter maçonnique Commun » pour chaque symbole, lesquels peuvent se regrouper en trois grandes familles :  les symboles ayant trait aux qualités exigées d’un f-m, ‚ les symboles exaltant les vertus qui doivent être mises en exergue, ƒ enfin les valeurs que chaque maçon se doit de promouvoir et défendre.

Le symbolisé : force, fécondité et richesse du symbolisme maçonnique

      Le f-m vient en tenue pour « échanger, partager et traduire en termes concrets, ici et maintenant, les valeurs portées par la FM et exprimées sous la forme de symboles».  Il ne faut jamais oublier l’essentiel qui est le symbolisé.

      « La force du symbolisme maçonnique est de montrer que les valeurs proposées sont des vecteurs qui orientent les idées de progrès pour l’homme et la société et les qualités nécessaires à la marche de l’homme vers une humanité meilleure et plus éclairée. ». Des valeurs qui sont transmises par les générations précédentes.

La recherche de la vérité 

Lors de l’ouverture des travaux en atelier il est rappelé de façon solennelle que « la FM a pour objet la recherche de la vérité » et à la clôture les f-m sont invités « à répandre les vérités qu’ils ont acquises » aux cours de ces travaux.  Cette (ou ces) vérité(s) n’est (ne sont) à porter par chacun, encore faut il qu’elle(s) soit appliquée(s) et partagée(s) : un impératif à tenir par chaque maître maçon.

Chapitre 3. Rôles du symbole dans une FM de progrès : 4 niveaux 

Au niveau individuel il s’agit d’inciter le f-m à l’effort en rapport avec le devoir à accomplir, en ce sens : regarder au-delà des apparences, mais jamais hors du réel ; réfléchir à la signification morale des symboles maçonniques et à ses comportements dans la vie ordinaire. Le symbole est un moyen d’objectiver ses tendances et ses comportements

Au niveau de chacun vis-à-vis du groupe 

  1.  la communication. C’est une réalité représentée par le symbole et qui peut recouvrir des perceptions différentes, dans ce sens le symbolisme permet de prendre conscience des difficultés à rassembler sur un seul point de vue des hommes naturellement différents. Ceci dit la liberté pour chacun de choisir son chemin habitue à élaborer ses propres synthèses.
  2. les relations humaines : Pour J-CN une loge est un lieu où ses membres entretiennent des rapports d’égalité et de fraternité profonds et durables, par le fait même que le symbolisme des rituels consacre le « triomphe de la société du Père », c'est-à-dire d’une certaine forme de refoulement. » (p. 160)

Au niveau du groupe plusieurs éléments en communs

  1. un patrimoine: les f-m sont unis par le même désir de progresser, les symboles qui permettent à chacun de traduire, constituant le « bien commun » à travers le temps et l’espace.
  2. une méthode de travail : les symboles et les rituels  permettent d’établir l’atmosphère appropriée. Exemples :  en ouvrant les travaux à midi et en les fermant à minuit = mise hors du temps / en se plaçant sous la voute étoilée et en ayant devant les yeux les outils des bâtisseurs et la houppe dentelée de la chaîne d’union = le monde qu’il faut toujours construire / en abandonnant les métaux = tous égaux et aptes à mener à bien la construction du temple / en se réunissant hors des contraintes habituelles de la vie  ordinaire = focaliser les énergies pour réfléchir sereinement / en mettant le tablier du travailleur manuel = seul le travail fait progresser / le cordon bleu de la noblesse = seule l’union des hommes libres peut assurer le succès / l’épée à portée de main = le combat peut être nécessaire.

En résumé, le symbolisme et le rituel contribuent à l’abolition des entraves qui nuisent à la recherche de solutions aux problèmes qui se posent à l’homme.

  1. un outil psychologique : le symbolisme tend à faire de l’atelier un « modèle de la société » au sein duquel le f-m est appelé à participer à un « jeu global » dont la finalité (l’utilité) est de la préparer à assumer son engagement maçonnique dans la vie sociale.

Au niveau de « l’éprouvé symbolique » 

La pratique du symbolisme maçonnique implique la compréhension du sens du « symbolisé », à savoir celle des raisons du choix des symboles retenus pour l’illustrer. La dimension du vécu de l’éprouvé est également nécessaire dans la mesure où elle impacte la partie du cerveau régissant l’activité sensorielle, émotionnelle et affective de chacun, correspondant à la partie la plus archaïque du cerveau, le diencéphale agissant constamment sur notre comportement.

Il est donc nécessaire que le symbole soit effectivement appréhendé par les mécanismes intellectuels et assimilé au niveau du  vécu comme une émotion partagée.

Chapitre 4. L’actualisation des symboles : Deux opinions différentes se manifestent :

  1. le maintien des symboles et des rituels tels qu’ils sont, en estimant qu’ils sont éternels : il est difficile de soutenir la thèse de l’immuabilité des symboles dans la mesure où ils n’ont cessé de bouger au travers du temps.
  2. le rajeunissement pour les adapter aux exigences du monde moderne : en quoi un télémètre à laser serait-il un meilleur symbole que la vieille règle à 24 divisions ?

Il faut toujours revenir aux fondamentaux : le symbole est le support concret, tangible de l’idéal du groupe, le vecteur de ses idées-forces. En adoptant l’idée proposée par JCN à savoir que « l’objet d’une FM de progrès est de libérer, construire, unir, cet objet n’est réalisable que par l’utilisation de la méthode rationaliste », le problème prend une autre dimension.

L’ensemble des symboles peuvent être classés en trois catégories.

1 – Les symboles premiers intimement liés à l’objet fondamental de la F-M.

Leurs modifications supposent un accord sur une nouvelle conception de la FM. Peu nombreux ils sont contenus dans la loge et dans les rituels de réception des apprentis, compagnons et maîtres.

L’abandon par le GODF du symbole du Grand Architecte de l’Univers en constitue un exemple : sous cet angle il faut comprendre les luttes actuelles pour réintroduire la GADLU dans des obédiences qui l’ont supprimé ou qui ne le possèdent pas : dans la réalité c’est l’affrontement de deux conceptions de la FM.

En sommes ce sont les symboles qui :

  1. rappellent les méthodes de libération intérieure et extérieure de l’individu,   
  2. correspondent aux instruments de la connaissance rationaliste,                                 ƒ   
  3. rappellent la nécessité de l’union et de l’unification.

2 – Les symboles secondairestraduisent les symboles premiers dans le langage particulier de l’époque et du lieu concernés.

Il n’est pas « sacrilège » de vouloir les adapter si cela est nécessaire. Exemple : la place des colonnes J et B, les batteries et les acclamations varient selon les obédiences. Des modifications interviennent lors de la création de nouvelles obédiences, non par souci de pureté symbolique mais par volonté de se démarquer.

3 – Les symboles accessoiresproviennent des apports  des divers courants historiques. Ils sont généralement dépassés et tendent à disparaître d’eux-mêmes.

CONCLUSION. Le symbolisme: un faux problème

Il ne faut jamais oublier l’essentiel : le symbolisme est un moyen d’améliorer « et l’homme et la société ».

  • Si le symbolisme joue un rôle fondamental dans l’histoire et le travail de la FM, il n’en est pas pour autant une finalité ou un but : c’est seulement un moyen, un outil à disposition d’un groupe de personnes qui partagent le même idéal, la même perspective de vie et entendent travailler ensemble dans cette idéal d’une certaine manière.
  1. En ce sens il est le ciment qui lie les f-m dans le temps et l’espace, qui les lie et tout à la fois les différencie du monde profane. Toute la particularité du symbolisme maçonnique est de révéler à l’intelligence et au cœur qu’un monde meilleur est à notre portée.
  2. La question essentielle est : avons-nous encore quelque chose à proposer ? Quel est notre projet ? A quoi servirait un symbolisme, le plus beau soit-il, s’il était sous-tendu par une pensée périmée et un humanisme vide ?
  3. C’est le cœur du problème actuel, la FM française ayant été plusieurs fois à l’avant-garde  dans son histoire:

- en 1723 à travers les Constitutions d’Anderson fertilisées par l’explosion des idées des Lumières ; pour la 1ère fois, la possibilité de faire travailler ensemble et de faire fraterniser des hommes libres et de progrès quelques soient leurs statuts sociaux

- en 1877 en supprimant l’obligation de la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme qui a consacré la victoire de la pensée maçonnique libérée.

Rien de comparable au 20ème siècle ! Qu’en sera-t-il au 21ème ? « Alors que l’humanité est en danger, allons-nous avoir la force de contribuer à l’émergence d’un projet de progrès ? ». Telle est la question que se pose et est posée à tous les maçons. L’auteur conclue : « Dans tous les cas le risque pour la F-M, mortifère à termes certainement,  serait de se replier sur le symbolisme.

  • Ainsi l’enjeu pour la FM en général et les f.m en particulier est le devoir retravailler ses fondamentaux que sont les notionsd’humanisme, d’universalisme, de progrès.au regard des mutations profondes qui traversent l’humanité : les cartes se rebattent aujourd’hui.

Il s’agit d’intégrer à cette réflexion les apports actuels et prévisibles des sciences et des technologies, tout particulièrement les avancées importantes des neurosciences qui bouleversent notre connaissance du cerveau siège de l’intelligence, des émotions et des comportements, mais aussi des technologies de de l’information et de la communication lesquelles ne sont qu’au début des transformations radicales des relations interindividuelles dont elles sont porteuses : une nouvelle forme d’humanité n’est-elle pas entrain d’émerger sous nos yeux et qui interpelle en tant que telle la FM ?

Il ne s’agit pas de replâtrage[2], mais de la redéfinition d’une conception de l’homme et de son cadre : en sommes d’une vision, d’une nouvelle narration s’inscrivant dans une même dynamique de dépassement. Les f.m ne disposent–ils pas des outils des bâtisseurs, de la fraternité et de la solidarité qui les réunissent et les ouvrent au monde, enfin de leur devoir de mener à bien ce vaste et indispensable chantier ?

Le véritable symbole est finalement que la FM rend l’homme à sa majorité en le libérant  des scories de la croyance, le confrontant à sa liberté. Mais dans ces temps de détresse, est- il beaucoup de maçons pour accepter le défi ?

>Editor-in-chief of the freemason’s journals JABEN, physicist by formation and freemason in the Grand Orient de France (GODF), Jean Charles Nehr is member of the administrative chamber of the great general chapter of the French rite of the GODF.


J-C N adopte donc ici la thèse d’Amartya Sen (prix Nobel d’économie 1998) sur les « capabilités » (« capabilities »). Voir du même auteur: Un nouveau modèle économique (développement, justice, liberté) ; Repenser l’inégalité ; L’économie est une science morale ; Ethique et économie ou encore L’idée de justice..

« Ce n’est pas en essayant d’améliorer la bougie qu’on a inventé l’électricité ».