Edouard GLISSANT ou l’éloge de l’interculturel

GlissantEdouard Glissant nait le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie en Martinique.Il suit des études de philosophie à la Sorbonne et d'ethnologie au Musée de l’Homme, à Paris. Poète, romancier, essayiste, auteur dramatique et théoricien de la littérature, Edouard Glissant se révèle être le penseur d’un nouveau Monde. Son activité de militant en faveur de la cause antillo-guyanaise et contre le système colonial lui vaut dans les années 1960 quelques déboires avec la justice française. Il est alors assigné à résidence en France. En 1965, il retourne en Martinique. Directeur du Courrier de l’Unesco (1982-1988), il se trouve à un poste d’observation idéal pour développer sa relation autour des thèmes de la relation au monde et du métissage culturel… Edouard Glissant est le père spirituel des écrivains du mouvement de la créolité, il est le premier à avoir théorisé le concept de créolisation perçue comme un processus imprévisible et comme « un métissage conscient de lui-même ». Désormais professeur à New York, Edouard Glissant s’affirme avec des romans et essais comme  ‘’Tout-Monde’’  ou encore  ‘’Poétique de la relation’’  comme le penseur majeur du monde actuel. Edouard Glissant meurt le 3 février 2011 à Paris à l'âge de 82 ans.

 Dans le contexte de la mondialisation, comment préserver, en effet, les diversités ? Comment échapper à la double impasse que représentent, d’un côté, une «paix romaine imposée par la force», sorte d’empire hégémonique et «bienveillant» qui uniformise le monde et, de l’autre, «le déchirement essentiel, l’anarchie identitaire, la guerre des nations et des dogmes»? «Sommes-nous réduits à ces impossibles? », s’interroge Glissant : «N’avons-nous pas droit et moyen de vivre une autre dimension d’humanité?»

Cette problématique profonde sera au cœur du projet philosophique d’Edouard Glissant. Sa vision d’un monde interculturel réside dans la construction de ce qu’il nomme « une Philosophie de la  Relation »[1]. Il s’agit pour ce Poète martiniquais de penser le lieu de rencontre de toutes les cultures, ce « tiers-espace »[2] où s’estompe tous les préjugés. Cette qualité de lieu commun, Glissant la revendique, fondant sa pensée sur une reconnaissance de la vérité criée, partagée par des gens, incarnée. Glissant préconise donc un véritable renversement: « Là où les systèmes et les idéologies ont défailli, et sans aucunement renoncer au refus et au combat que tu dois mener dans ton lieu particulier, prolongeons au loin l’imaginaire, par un infini éclatement et une répétition à l’infini des thèmes du métissage, du multilinguisme, de la créolisation »[3] C’est la multiplicité des voix qui nourrit l’imaginaire et en fait le creuset d’un monde créolisé, multilingue, et populaire ( au sens de la prise en compte de tous les particularismes ).

 

« Le Tout-Monde »

 

 

En effet, quelle est la vision glissantienne de l’interculturalité ? Qu’est-ce que le «Tout-monde » glissantien ? L’expression est en elle-même significative et l’écrivain en livre le contenu en ces termes : « Le monde se créolise, c’est-à-dire [...] les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire ( sans qu’on soit utopiste, ou plutôt en acceptant de l’être ) que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinaient depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles. Et c’est cette mutation douloureuse de la pensée humaine que je voudrais dépister avec vous. »[4]

 

Le « Tout-Monde », voilà un mot qui n’existe pas en français. Nous avons certes «monde entier», «tout le monde», mais nous n’avons pas «tout-monde» qui est une invention de l’auteur. En fait l’expression «tout-monde» est un calque du créole « tout moun » qui signifie « tout le monde ». Mais « tout le monde » n’est pas « le monde ». Il y a dans l’expression « tout le monde » quelque chose qui banalise, évoque non pas un universel abstrait mais une communauté un peu vague, une masse de gens, indifférenciés, qui souvent, précisément, pense par lieux communs, c’est à dire dans une sorte d’unité axiologique. C’est le monde de l’ « unité » et non de la « multiplicité ».

 

A cette vision unilatérale et hégémonique du monde autour d’une distance radicale entre le centre (Occident) et les périphéries (l’Orient, l’Afrique, les Antilles, etc.), Glissant veut (re)penser un monde multiculturel, le lieu où tous les discours se rendront audibles. Ainsi, à l’ « UN » Glissant va donc substituer le « MULTIPLE » ; il va articuler cette vision de l’interculturel en référence à son île natale, la Caraïbe qui est un espace ouvert à tous les possibles. Glissant dit à ce propos : «J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. […] Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise». Finalement, le monde de la créolisation est un monde «baroque» ou «tout change en échangeant». Dans le roman Tout-monde, Édouard Glissant s’amuse ainsi de la circulation des hommes dans le monde, et suggère : «Vous ramassez en vous suffisamment de terres et de roches pour continuer la dérive, mais parfois vous en redistribuez une part, quelque part, tout au loin dans un autre lieu.»[5]

 

De la pensée du métissage à l’impensé interculturel : la mondialité

 

L’écrivain martiniquais Edouard Glissant fait l’éloge de la « pensée du métissage », d’une relation dialectique entre oral et écrit ; il prône un « effacement des absolus de l’Histoire » au profit des « histoires des peuples », relatives et en relation ; il donne à penser la «créolisation» comme nouvel « imaginaire » capable de nourrir « les poétiques diffractées» du « chaos-monde ». Cet écrivain issu d’une petite île, ancienne colonie, aujourd’hui département français d’outre-mer nous enseigne le monde vu comme une totalité active et interactive. Cette pensée humaniste et archipélique est conçue à l’image d’une géographie complexe, éclatée, d’espaces en relation et en tension, dont la Caraïbe donnerait le modèle. Homme de la Caraïbe dont il rappelle les histoires tragiques dans ses romans, Édouard Glissant sait ce qu’il en est des contacts violents entre cultures, depuis l’extermination des Indiens aux caraïbes, la traite des Africains réduits en esclavage aux Antilles par les peuples venus d’Europe, les luttes entre les puissances européennes qui ont fait de ces îles des modèles réduits de France, d’Angleterre, de Hollande ou d’Espagne. Mais dans toute cette violence, dont le chaos-monde est le théâtre permanent, sont nées des cultures, des langues (les créoles), des coutumes, des danses, des religions, des cuisines, des musiques, etc., que l’art et la littérature d’aujourd’hui transmettent en les revivifiant. Il faut donc apprendre à lire le « chaos-monde », plutôt que de larmoyer sur ses effets et son tragique, il s’agit de l’expérimenter dans sa vitalité et son imprévisibilité, et c’est ce à quoi nous convie toute l’œuvre d’Édouard Glissant. Penser la « créolisation du monde », c’est peut-être ce qui transformera la «mondialisation» passive et destructrice en « mondialité » créatrice. Ainsi, dans son dernier essai, La Cohée du Lamentin[6], Glissant écrit : « Si vous vivez la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation ».

 

Edouard Glissant est le témoin de par son vécu d’un monde en pleine mutation. De son île natale à son exile hexagonale, l’auteur du Discours antillais travaillera en tant que directeur du Courrier international de l’UNESCO de 1981 à 1988 avant d’enseigner les lettres francophones aux États-Unis. Ces indicateurs le placent dans le pôle supérieur de la fraction du champ social. Puis son ascension sociale l’a promu enseignant dans les universités américaines. Cette position sociale cosmopolite que d’aucuns ont appelé « l’entre-deux », c’est à dire à la fois « dehors et dedans »[7], se trouve transposée dans la démarche que propose l’auteur de la  Poétique de la Relation pour repenser la mondialisation qu’il perçoit comme une uniformisation par le bas, à l’inverse de ce qu’il nomme la mondialité. Cette distinction itérative dans sa pensée retraduit sa position sociale marquée par l’affirmation d’une appartenance identitaire multiple qui l’amène à problématiser plus aisément la mondialisation dans son aspect principalement culturel et nécessairement son impact sur les identités mouvantes. De là, il construit une relecture du mouvement du monde à partir de la refondation d’un paradigme dynamique qui perçoit l’univers comme étant principalement relationnel et résolument antisystème et qu’il dénomme la « Relation » ; celle-ci serait à la base d’une forme d’identité en changement perpétuel grâce à la rencontre des différences parce que, dans la « Relation », la différence est à la fois identité et différence.

La pensée interculturelle chez Glissant suppose que les cultures en présence sont équivalentes en valeur. Le métissage est donc perçu comme un processus de créolisation en cours de réalisation, grâce à la possibilité d’établir des relations entre des cultures éloignées et qui, les unes avec les autres, vivraient en archipels; c’est ce processus de mise en relation qui produit la diversité interculturelle en tant que résultat imprévisible, qu’il appelle la mondialité.

 



[1] E. Glissant, Philosophie de la relation Paris: Gallimard, 2009

[2] Homi BABBHA, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 (trad. de The Location of Culture, 1994.

[3] E. Glissant, « Le cri du monde » in Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997.

[4] E.Glissant, Introduction à la Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996.

[5] E.Glissant, Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1995.

[6] E.Glissant, La Cohée du Lamentin (Poétique V), Paris, Gallimard, 2005.

[7] F.Romuald, Essai sur une mesure du monde au XXe siècle : Edouard Glissant, Paris, Honoré Champion, 2006.

                            
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